Sénégal : à Mbour, au cœur du marché aux poissons

Sur la Petite Côte, au pays de la Téranga, se tient l’une des plus grosses criées d’Afrique de l’Ouest. Un endroit où économie et culture maritime cohabitent allégrement. 
Il est 17 heures, la plage de Mbour au Sénégal, voit débarquer des centaines de pirogues multicolores. C’est l’heure du retour de pêche. Dans le fourmillement qui se joue là se niche une organisation réglée au millimètre. Mais d’où vient tout ce poisson? ? Où va-t-il? ? Ibou « sans H, car je dors la nuit » comme il aime se présenter, a vécu ici toute sa vie et connaît les réponses par cœur. 

Le soir, après une journée de pêche 
L’Atlantique est d’ordinaire plutôt calme à cet endroit de la Petite Côte. L’eau est cristalline, les baigneurs peu nombreux. Quelques chiens vagabonds piquent une tête ou dorment dans le sable. Mais 10 mètres plus loin, en fin d’après-midi, Mbour change de visage. Le bleu de l’eau disparaît sous les assauts des pirogues qui accostent. 
 Sur une boue difficile à identifier : mélange d’hémoglobine, de sang, de sel, de détritus divers, nos pieds pataugent et glissent. Mais ceux des dockers avancent à vitesse grand V depuis la mer jusqu’aux hangars. Équipés en 100 % caoutchouc, ils fendent la foule en direction des stands à approvisionner et des camions à remplir. Véritable festival de raies manta, bébés requins, poissons volants, barracudas, dorades, soles… Mais d’où vient tout le poisson? ? 
 Un litre de jus de poisson frais s’échappe d’une caisse. Pas décontenancé du tout, Ibou commence à décrypter : « les caisses pèsent au moins 30 kilos chacune, les porteurs sont payés au nombre qu’ils rapportent. » Pas de temps à perdre. Les quantités et la diversité de poissons pêchés font tourner la tête. Ou peut-être est-ce l’odeur? ? Sous 30 degrés, malgré la nuit qui commence à tomber, les pirogues ne cessent de déverser. Ibou explique, la mer au Sénégal est réputée pour être l’une des plus poissonneuses du monde. En témoigne le plat national, thiéboudienne, à base de dorade? ! L’économie du pays tourne en grande partie autour de cette ressource. 

La pêche, une économie qui a évolué 
Au départ, la pêche servait à satisfaire les besoins nutritionnels de la population sénégalaise, déjà bien élevés : 23 kilos annuels par personne, contre 19 kilos en moyenne dans le reste du monde. Puis la pêche industrielle s’en est mêlée et le besoin a laissé place à l’outrance. Au point d’appauvrir les eaux du deuxième pays producteur de poisson d’Afrique de l’Ouest. Entre 400 000 et 500 000 tonnes chaque année seraient extraites de cette partie de l’océan Atlantique, selon un rapport de la Direction des Pêches Maritimes publié en 2018. Des chalutiers de Chine et d’Europe viennent se servir allègrement. 

 Bref, l’eau n’est plus si nourricière, mais l’économie du pays en dépend, insiste Ibou. Solution ? « Allez se servir chez le voisin mauritanien, qui pratique le “repos de la mer” et préserve mieux ses fonds marins. » Seul problème : depuis 2015, le traité de pêche entre la Mauritanie et le Sénégal est rompu. En janvier 2018, un pêcheur saint-louisien a été tué par des gardes-côtes dans le secteur mauritanien. Ibou maintient : « cette pratique illégale continue d’exister malgré les risques ». 
Un marché bien organisé 

Combien coûte le poisson au marché de Mbour? ? Aujourd’hui, pas besoin de prendre de risques, la pêche était bonne. Pour preuve : le ara ne coûte qu’un centime d’euro. Côté business, c’est simple : « Plus on s’éloigne de l’eau, et plus les prix montent ». Donc il y a la mer, ensuite le bord de l’eau, puis la plage, les marches du hangar, le hangar, et les camions frigorifiques (pas frigorifiés du tout). À chacun de ces endroits, le poisson coûte un prix différent. Au bord des vagues, il est posé à même le sol, un peu plus loin il s’expose sur des étales et enfin, sous la halle, les meilleures espèces sont bien disposées comme à la poissonnerie. « Ce deux derniers points de vente sont le territoire des mareyeurs, véritables businessmen de la mer », précise Ibou. Enfin, il est entassé dans de gros camions pour être vendu ailleurs au Sénégal et en Afrique en général. « Beaucoup plus cher? ! », s’exclame-t-il. 

Un lieu, deux mondes 
Dans le hangar qui grouille de monde, on patauge dans le jus de poisson frais. Pas de glace, on se bouscule sur un sol en terre battue, devenu gadoue. Les caisses de 30 kg se suivent à une vitesse folle, des poissons volent d’un stand à l’autre. Le nettoyage? ? On verra plus tard. « Vous voyez ces caisses? ? » Ibou montre des vieux congélos, passés du blanc au marron, avec le temps. C’est là qu’on stocke le poisson pour qu’il reste frais. « C’est rouillé, mais c’est pas grave? ! » plaisante-t-il. 
 Qu’en est-il du côté où les poissons sont destinés à l’Europe? ? Il est difficile d’accès. Le sol est carrelé, impeccable. Des bacs remplis de glace sont renouvelés régulièrement pour garder le poisson frais, personne n’est assis par terre pour revendre quoi que ce soit. À droite, un homme nettoie chaque caisse avant qu’elle reparte vers les pirogues pour être remplie à nouveau. Deux salles, deux ambiances. Même l’odeur n’est pas la même. 

 Des poissons qui « tombent », un autre marché pour les enfants 
 Retour sur la plage : « Vous voyez le poisson qui tombe là, on le ramasse même pas, ça ne vaut rien. » Ibou désigne le bord de l’eau où flottent quelques poissons. « Mais ça, partout au Sénégal où il n’y a pas la mer, ça vaut de l’or. » Un poisson s’échappe d’une caisse, mais celui-ci aura droit à un meilleur sort que les autres : un enfant l’attrape au passage. Mais que font tous ces enfants qui suivent les porteurs de poissons? ? 
Derrière la plupart des hommes se faufilent un ou deux enfants, ils ramassent les poissons tombés au sol et les glissent dans un sac plastique ou, à défaut, une poche. Qui sont-ils? ? À peine le temps de se poser la question que l’un d’entre eux glisse son stock à vendre, sous le nez. Ibou le remercie avant de continuer : « C’est tout un système économique. Les pères sont payés à porter les caisses, les fils les suivent pour récupérer la marchandise qui s’échappe et revendre dans un coin plus discrètement. Ça multiplie les gains pour la famille. C’est pour ça qu’il y a autant de poissons qui nous tombent dessus, d’ailleurs » sourit-il. 
 Chacun a son rôle dans cette économie de la mer 
Tout le monde a son rôle à jouer sur la scène du marché. « Vous voyez les femmes sous les pirogues? ? On pourrait penser qu’elles ne font rien, elles attendent que leurs maris reviennent avec du poisson pour aller le vendre. » D’autres sont assises sur les marches du hangar et vendent des légumes pour accompagner la chair animale au dîner. C’est le poste de la sœur d’Ibou, installée entre deux consœurs, élégamment vêtue de wax bleue. Les dernières sont équipées d’appareils à broyer la viande, avis aux amateurs de boulettes? ! 

Pendant ce temps, dans les coulisses… 
Alors qu’on se faufile dans l’embouteillage humain et marin, Ibou s’arrête. Pause café? ! Un peu partout, des pancartes « Nescafé » surplombent la foule. « C’est le McDo du pêcheur », plaisante le guide. On y boit sa dosette lyophilisée avec de l’eau bouillie comme on dégusterait le meilleur marc du monde. Et on retourne au charbon. Construit sur les ruines d’une base militaire, la criée de Mbour regorge de surprises. C’est un véritable lieu de vie, un endroit où la famille entière travaille, un endroit avec des échoppes où se restaurer… et de bars cachés, lieux privilégiés des hommes. On peut même y faire sa lessive : une laverie s’est installée là, « le matin les familles déposent le linge, partent en mer et le récupèrent en quittant le soir », explique Ibou. Après un court passage du côté des magasins de fruits de mer, on quitte le marché à la mode locale, en prenant le « TGV ». Entendez, « transport à grande vibration ». Traduction : une charrette et des chevaux. Il fait maintenant nuit noire sur la plage de Mbour, les pêcheurs sont rentrés. Il est l’heure de dîner. Et bien sûr, les sardinelles au feu de bois sont au menu. De quoi ponctuer une journée pas comme les autres.