Présidentielle de 2019 : Enseignements et perspectives …

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Macky et sa coalition viennent de gagner l’élection présidentielle de 2019 avec près de 58% des suffrages exprimés. La coalition Idy 2019 arrive en deuxième position avec près de 20 % de ces suffrages, suivie de celle de Sonko qui enregistre près de 15%. Qu’est ce qui empêche Idy de travailler avec Macky dans le cadre de ce second mandat ? Ils sont de la même mouvance libérale et non seulement le Sénégal y gagnerait, mais cela renforcerait les chances de ce dernier face au candidat Sonko qui est sur une courbe ascendante. Pour une première participation, Sonko réalise une bonne performance. Il compte maintenant sur l’échiquier politique et, s’il ne commet pas de grosses erreurs, il jouera un rôle important dans l’élection présidentielle de 2024.

ENSEIGNEMENTS

En 2007, Macky, alors directeur de campagne de Abdoulaye Wade, avait déjà mis en place la machine électorale qui a permis à ce dernier de remporter l’élection présidentielle. Ce fut une victoire pour l’ancien président, mais aussi une belle percée pour celui qui avait gravi tous les échelons avant de devenir premier ministre. Après la rupture avec son ancien mentor, il n’a pas perdu du temps. Il a fait le tour du Sénégal pour mieux appréhender les besoins des populations. Il en a profité pour bien comprendre la sociologie des masses populaires. En 2012, Macky a su capitaliser sur toute l’expérience accumulée au gouvernement et dans l’opposition. Après la victoire de la coalition Benno, sa prouesse durant ce mandat a été de maintenir dans celle-ci des caciques du PS, des éléments du PDS et de l’AFP, d’anciens gauchistes, des démocrates et des syndicalistes.

Beaucoup d’observateurs estiment que Macky a été un excellent élève de Wade et de Idy. Il est considéré aujourd’hui comme une « bête politique » doté d’un état d’esprit de gagneur. En gros, sa stratégie était basée sur 3 axes : faire des réalisations palpables et utiles qui marquent les esprits (infrastructures, bourses familiales etc.); rassembler le maximum de leaders d’opinion derrière sa coalition; neutraliser les adversaires dangereux. Selon certains observateurs, pour mettre en œuvre ce dernier axe, le régime a exploité le gap qu’il y a entre la légalité et la morale.Pour le cas Karim, je viens de comprendre les propos qui m’avaient été tenus lors d’un échange avec un partisan du régime. Selon lui, la grosse crainte vis à vis de Karim, c’est qu’il possède beaucoup d’argent et les sénégalais aiment l’argent. Dans le cas de Khalifa, l’aveu nous vient d’un cacique du pouvoir lors d’une interview. En substance, il dit que les anciens maires pouvaient faire ce type de pratique illégale avec la caisse d’avance , car ils étaient dans la mouvance présidentielle. En mettant Khalifa hors d’état de nuire, en récupérant ses lieutenants et en menant une campagne de proximité, la coalition Benno a pu remporter la bataille de Dakar. Moi qui croyais que le régime peinerait à obtenir 30% dans une agglomération comme Dakar, je me rends compte que mon analyse était erronée. Je surestimais la capacité des citoyens dakarois à s’indigner devant le cas Khalifa. N’ai-je pas aussi sous-estimé le travail de terrain fait à Dakar par la coalition Benno ?

En s’appuyant sur des enquêtes à postériori, il serait intéressant de trouver des réponses aux questions suivantes :

ž Comment ont voté les différentes composantes de notre nation (jeunes, adultes, femmes, diaspora, populations des zones rurales ? Quelles ont été leurs principales motivations ?

ž Est-ce que les transhumants ont partout joué un rôle important en influant sur le vote de leurs militants ?

ž Quel est le poids du vote affectif ou religieux ?

ž Est-ce que des « ndiguels » implicites ou explicites ont pu affecter le vote ?

ž Dans quelle mesure l’argent a joué un rôle dans ce vote?

ž Quel est le pourcentage de votants qui motivent leur choix par les réalisations concrètes et l’espoir nourri par un programme ?

ž Quel est le feed-back des électeurs à propos des campagnes de communication ?

ž Quel est le poids à associer aux sujets de gouvernance et d’éthique dans le choix des électeurs ?

ž Comment les électeurs apprécient le processus de parrainage ? Comment apprécient-ils le résultat de la réduction à cinq des candidats ?

ž Quelle aurait été la configuration du vote avec la participation de Khalifa et Karim ?

Amnistie

Pour entrer dans l’histoire, quels devraient être les actes – forts ou postures du président? J’utilise dans les lignes qui suivent le « je » avec la naïveté d’une personne qui n’a pas été aux affaires et qui est consciente des insuffisances et réductions de pensée que cela peut entraîner. Est-ce le meilleur moyen pour ne pas apparaître comme un donneur de leçons ? Cela dépend de la sensibilité des lecteurs. Si j’étais à la place du président, j’adopterais les actions et initiatives ci-après :

Je fais usage de mes prérogatives pour amnistier Khalifa et Karim, en vue de décrisper la situation politique.

Dialogue national et élargissement de la démocratie

2_1 J’utilise les forces vives de ce pays (nos chefs religieux ou coutumiers, société civile) pour faire de cet appel au dialogue une réalité. Je dispose certes d’une équipe efficace qui m’a permis de remporter les élections, mais je fais une ouverture en acceptant de procéder à des réformes institutionnelles. A ce titre, je reprends les conclusions des assises nationales qui constituent indéniablement une bonne référence. J’invite ceux qui veulent m’accompagner dans ce deuxième mandat et je crée, autant que mes pouvoirs le permettent , les conditions d’un jeu équilibré, notamment en ce qui concerne le code électoral consensuel et l’élargissement démocratique.

2_2 Je démissionne de l’APR et je me mets au-dessus de tous les partis. Je déclare solennellement que le futur secrétaire général de cette formation sera élu démocratiquement. En veillant scrupuleusement au bon déroulement de ce processus, je ne rends pas uniquement service à l’APR, cela fera certainement tâche d’huile dans les autres partis.

Justice, équité et impunité

Je nomme Nafi Ngom Keita Ministre de la Justice. Je choisis pour le Ministère de l’Intérieur, un général à la retraite dont la probité et l’intégrité ne font pas l’ombre d’un doute. Je renforce mon équipe avec des technocrates qui ont fait leur preuve ailleurs et qui ne seront jugés que sur les résultats obtenus. Je lance un appel solennel à mon équipe pour leur indiquer que plus rien ne sera comme avant. Tout dossier de justice provenant de l’IGE, de la CREI, de la cour des comptes ou de l’OFNAC sera transmis au procureur. Tous les organes de contrôle doivent pouvoir s’auto-saisir de certains dossiers et activer le procureur automatiquement avec des outils de répression adéquats. J’ouvre un débat pour modifier les règles institutionnelles, de façon à renforcer les pouvoirs de l’appareil judiciaire. La lutte contre la corruption, le blanchiment d’argent et les trafics de toutes sortes (bois, drogues, etc.) sera une priorité. L’équité étant une demande forte des nouvelles générations, j’adopte les réflexes d’exemplarité et je reste vigilant vis à vis de mon cercle relationnel le plus proche. J’adopte cette idée de Sonko d’ouvrir à concours les postes de DG et de Directeurs Nationaux.

Changement de paradigme et leadership éclairé

J’essaie de transformer l’état d’esprit dominant. La politique est un champ de lutte d’intérêt où l’on retrouve facilement la pensée linéaire, le calcul politicien simpliste basé sur le jeu à somme nulle (ils perdent, je gagne ; ils gagnent, je perds) et les réflexes paranoïaques activés par des conseillers manipulateurs (que l’on retrouve dans toute cour). Pourtant, l’esprit « gagnant – gagnant » peut être une alternative profitable aux différents acteurs. N’ayant plus rien à prouver, je me place dans une logique de doute de soi ou d’incertitude permanente en encourageant les autres à formuler des réflexions contradictoires. De cette diversité, naîtra de fortes émergences. J’encourage le feed-back en annonçant à tous les membres de mon équipe qu’ils doivent m’interpeller s’ils ont le sentiment que j’emprunte une fausse route ou que je ruse avec mes principes. Cette position n’est pas toujours confortable, mais elle permet de créer de fortes synergies et assure une utilisation efficiente des diverses compétences. Dans un monde plein d’incertitudes, je crée les conditions qui favorisent la pensée relativiste et je multiplie les possibilités de feed-back. J’encourage les initiatives hardies et j’accepte et partage avec tous le droit à l’erreur. Ce pays regorge de talents, j’essaie d’avancer avec les meilleurs, les plus innovants, les plus flexibles, les plus ouverts dans la construction de cette « startup nation ».

Ouverture vers l’opposition

Je sais qu’il y a une rupture de confiance entre l’opposition et moi. Mes premiers actes forts et les démarches inlassables vont jouer le rôle de « déverrouillage ». Ils finiront par comprendre que j’ai adopté une nouvelle posture.Je fais une ouverture vers les membres de l’opposition en veillant à la diffusion du nouveau paradigme dans tout mon entourage. Cela facilitera l’intégration de ceux qui veulent m’accompagner. Pour ceux qui préfèrent rester dans l’opposition, je nomme un représentant de l’opposition et je crée les conditions d’un dialogue fécond avec ce dernier, en acceptant qu’il joue le rôle de première sentinelle de la démocratie. Je planifie une rencontre trimestrielle en tête à tête avec l’opposition significative pour aborder les questions essentielles de développement du pays et d’approfondissement de la démocratie. Cela me permettra de recueillir un feed-back intéressant sur la marche du pays.

Émergence, poursuite des chantiers

Je poursuis les chantiers du PSE avec le même engagement, en renforçant la rigueur. Je mets en place le cadre adéquat qui permet aux acteurs économiques de créer de la richesse. Nous devons libérer tout le potentiel de créativité et d’innovation de nos entrepreneurs. Nous devons mettre le cap sur l’industrialisation du pays. Pour montrer toute ma bonne volonté, je demande à un comité restreint de revisiter les programmes des quatre autres candidats, à l’effet d’y collecter des idées intéressantes auxquelles nous n’avions pas pensé. J’annonce formellement qu’elles proviennent desdits programmes ; je les remercie et montre via cette humilité que je suis prêt à utiliser toutes les bonnes idées, quelle que soit leur source.

Conscience citoyenne et républicaine

J’engage une réflexion sur la construction du futur citoyen sénégalais conscient, responsable, discipliné et respectant les normes ? Elle ne peut être réalisée sans l’accompagnement des grands têtes de réseaux (chefs religieux, chefs coutumiers etc. ) Le bon programme d’action intégrera une dimension coercitive et une dimension pédagogique. Il ne s’agit pas de stigmatiser. Le bon message serait de dire que nous avons tous des tares qui ont un lien avec le choc de nos différents systèmes de valeurs. Certaines sociétés ont mis du temps avant d’arriver à une évolution harmonieuse des systèmes de valeurs. Chez nous, tel n’a pas été le cas. Nous sommes en présence d’une société intégrant des systèmes de valeurs différents issus de la société ceddo hiérarchisée ou non, de la société ceddo intégrant les normes religieuses et de la société moderne. L’intégration des valeurs positives issues de toutes ces sociétés dans le contexte actuel n’est pas évidente.

Dévoyées, certaines formes de solidarité issues du monde ceddo deviennent des parties d’exhibitionnisme très choquantes. La réciprocité (avec tous les éléments de kersa et teraanga), sans mesure, migre facilement vers le népotisme et le favoritisme. Le masla , mal interprété, tourne à la complaisance. Le problème ne se situe pas au niveau des valeurs mêmes, mais plutôt dans leur interprétation ou actualisation dans un contexte différent.

Ce chantier est très important : c’est celui qui va nous permettre de lutter contre le désordre, et l’indiscipline. Nous devons éduquer les masses populaires. C’est ce chantier que Mamadou Dia avait engagé en 1960, mais malheureusement, son élan a été freiné. 60 ans après, les exigences à ce niveau restent intactes.

Ibrahima Thioye, cadre des Télécoms

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