[Portrait] El Hadji Kassé, « l’insérieux »

El Hadji Kassé, ci-devant Monsieur com de la présidence, a été viré du Palais pour avoir eu la langue trop pendue dans l’affaire BBC-Aliou Sall. Portrait d’un salonard fêtard, étiqueté maoiste.

Le péché était sans doute trop grave pour être absous. La seule issue semblait être la guillotine. La tête d’El Hadji Hamidou Kassé finira par rouler par terre. Lundi 24 juin, le Monsieur communication du Palais est limogé et remplacé par le duo Seydou Guèye-Abdou Latif Coulibaly. Le premier s’occupant désormais de la com de la Présidence, le second devenant le porte-parole du chef de l’État. Un de perdu, deux de retrouvés pour le Président Macky Sall.

Cinq jours plus tôt, Kassé commettait l’irréparable. Sur TV5 Monde, il lâche une bombe en déclarant que Petro-Tim a versé 250 000 dollars (147 millions de francs Cfa) à Aliou Sall, via sa société Agritrans. Précisant que la somme représente la contrepartie d’une consultance dans le domaine agricole.

Il n’en fallait pas plus pour élargir le foyer de l’incendie pétro-gazier qui commençait à monter au-dessus de la tête d’Aliou Sall, frère du Président. Pour sa défense, en effet, ce dernier affirmait n’avoir jamais reçu de l’argent de Frank Timis par le biais d’Agritrans.

Alors qu’on pensait qu’il s’agissait d’une « glissade » langagière, voilà qu’El Hadji Kassé remet le couvert sur Rfi, en maintenant ses propos, avant d’enfoncer le clou au micro d’Africa numéro 1. Il déclare sur la station panafricaine que si Macky Sall a nommé son frère à la Caisse des dépôts et consignations (Cdc), c’est parce qu’il était « dos au mur ».

Depuis lors, le nom d’El Hadji Kassé bouscule celui des frères Sall au classement des patronymes les plus prononcés au Sénégal. El Hadji par-ci, Kassé par-là. L’homme finit par être emporté par la marée noire. Il est la première victime, avant même Aliou Sall, le principal accusé. Le grand théoricien de la com paye ainsi pour sa communication « déconsolidante » dans l’affaire Aliou Sall-Bbc-Bp-Petro-Tim.

Pompier devenu pyromane

Patron de la communication de la présidence depuis novembre 2015, El Hadji Hamidou Kassé est passé en quelques jours de pompier à pyromane du Palais. S’illustrant par des sorties qui ont mis mal à l’aise le régime et la famille Sall en particulier. Lui, l’expert en communication a multiplié les fausses notes.

D’abord, aux aurores de la polémique Petro-Tim, il nie l’existence du rapport de l’IGE sur les supposées carences de la société de Frank Timis. Mais devant la ténacité des faits, il est contraint de reconnaitre l’authenticité du document, mais tente de s’accrocher au fait que le chef de l’Etat, selon lui, n’a jamais reçu le rapport de manière officielle. Sous entendant ainsi que le Président Macky Sall ignorait son existence.

Les adeptes de l’ironie en concluent que Macky Sall est le Président le moins informé du Caire au Cap, l’invitant même à s’inscrire sur Whatsapp pour bénéficier des partages de documents.

Autant d’errements venant d’un homme comme El Hadji Kassé, a de quoi surprendre. En effet, l’homme est tout sauf un novice en matière de communication. Avant Macky Sall, il a été dans l’équipe de l’ancien Président malien Amadou Toumany Touré, notamment à la présidentielle de 2007 au Mali. Un ouvrage est né de cette expérience : La communication en temps de campagne électorale : le style ATT (2010).

Teint clair, taille moyenne, silhouette fine, El Hadji Hamidou Kassé, c’est surtout une expérience avérée dans un domaine qu’il pratique depuis 20 ans. Vers les années 96-97 il fonde le cabinet KG (Kassé et Gadio) Communication, avec l’ancien ministre des Affaires étrangères Cheikh Tidiane Gadio, revenu des États-Unis. L’ancien directeur (éphémère) du Congad a également dirigé l’agence Afrique communication, travaillant avec des organismes et Ong africains et internationaux.

And Jëf, le fer de lance

Au Palais, ce Maoiste pur jus était dans son milieu naturel. Au confluent de la politique et de la communication, pour ne pas parler de « communication politique ». En fait, l’enfant du Fouta est un ancien militant de And Jëf. A l’âge de 15 ans déjà, sous influence de son professeur Iba Guèye, il entre en politique. Même si il n’a jamais été dans les batailles décisives, puisque n’ayant pas été un responsable de premier plan.

Pourtant, le parti sera le véritable fer de lance de sa carrière. Revenu de France, El Hadji Kassé va embrasser le journalisme, un métier qu’il a appris sur le tas au milieu des années 80. Il va faire ses premiers pas à Sud. A l’époque, l’hebdomadaire avait à sa tête un certain Babacar Touré, maoiste, Vieux Savané, frère de Landing Savané, patron de And Jëf. « La haute hiérarchie de Sud était composée essentiellement de maoistes », souffle une source.

C’est à cette même période qu’il va d’ailleurs rompre les amarres avec AJ. Dans un portrait qui lui est consacré dans le numéro 305 du 9 janvier 1998 du journal Le Matin, il confiait avoir quitté le parti de Landing, parce qu’il était sûr que son exclusion ne saurait tarder : « J’étais membre d’un groupe fractionniste qui en réalité était porteur d’un courant en rupture avec les positions officielles du parti. Les camarades qui y étaient avec moi et qui n’ont pas démissionné comme je l’ai fait ont été proprement expulsés (rires). »

El Hadji Kassé, c’est aussi une plume. En atteste son passage à Sud justement. Ses contemporains sont unanimes : sa chronique « Air du temps », rédigé dans un style « aéré et provocateur était plutôt un régal », surtout qu’il a été encadré par des journalistes chevronnés comme Abdoulaye Ndiaga Sylla, Ibrahima Bakhoum ou Ibrahima Fall.

Ces années à Sud constituaient aussi une parenthèse de détente pour ce « salonard fêtard » habitué « des coins les plus huppés de Dakar ». Sa bande composée entre autres de Moustapha Sène et Cheikh Tidiane Gadio garde encore le souvenir de ce qu’était le Dakar by night des années 80.

« Parfois, se souvient Moustapha Sène, on terminait à Sud vers 3h du matin. On allait en boite, faire un peu la fête, surtout quand on sortait d’une production difficile d’un journal. »

Faut-il déceler dans ce noctambulisme l’explication de son mariage tardif ? Hal pulaar bon teint, comme en témoignent les deux scarifications sur ses tempes, l’homme reste attaché à sa terre natale, Sinthiou Mogo, le village de ses ancêtres à Matam. « C’est sous cette terre que vivent mes morts : mon père, ma grand-mère Rella… », précise-t-il en bon philosophe. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs qu’il est membre du mouvement « caada », variation culturelle de la revendication maoist.

Mais, subversif dans l’âme, « le théoricien du jumbax out » s’autorise quelques libertés par rapport à la ligne stricte de son ethnie. Celui qui se définit comme un « métis culturel » se marie en 1998 ou en 1999 avec Thiéka Guèye. Ils eurent trois enfants.

« Éditos de chapelle »

2000 ! Cette date marque un tournant décisif dans la carrière d’El Hadji Kassé. Avec la première alternance politique, réussie par une coalition de l’opposition d’alors, And Jëf entre dans le gouvernement. Mamadou Diop Decroix nommé ministre de la Communication va livrer une bataille âpre pour le contrôle de la direction du journal Le Soleil convoité par ses alliés du Pds. « Marie Angelique Savané aussi a poussé du mieux qu’elle a pu pour convaincre Wade », indique un interlocuteur. Le pape du Sopi céda.

El Hadji Kassé, l’ancien du Parti, sera intronisé en août 2000. Il sera à la tête du quotidien national jusqu’en avril 2005. De son passage, l’on peut retenir pas mal de points positifs. Ancien rédacteur en chef et surtout leader syndical au Soleil à l’époque, Habib Demba Fall lui attribue, par exemple, la diversification du contenu du journal, avec l’aide d’une rédaction composée de jeunes dynamiques.

« À son arrivée, rappelle Fall, il avait dit qu’il fallait en finir avec les éditoriaux de chapelle. Il voulait que Le Soleil joue le rôle d’alerte, non pas en ayant le ton de la presse privée, mais en faisant des reportages de société pour mieux ressortir les souffrances des populations. »

Moustapha Sène confirme : il souligne qu’avec Kassé, il y avait une réelle ouverture du Soleil à l’opposition et autres franges de la société. Tous deux lui accordent le mérite d’avoir réconcilié Le Soleil avec son public.

Mais malgré cette volonté d’ouverture affichée, El Hadji Kassé ne tardera pas à être rattrapé par les « éditoriaux de chapelle ». L’on se rappelle sa chronique « Rebond », destinée non pas à chanter les louanges du locataire du Palais comme il était de coutume, mais plutôt connu pour les attaques, souvent ad personam, contre les adversaires de Wade.

El Hadji Kassé a une très belle plume. Certes ! Mais il a aussi une « plume féroce ». Pr Malick Ndiaye en sait quelque chose, lui qui a été accusé par le disciple d’Alain Badiou d’avoir volé tout l’arsenal conceptuel de Marx Weber. Cette propension à s’attaquer aux adversaires de Wade lui avait d’ailleurs valu une sortie acerbe de Barka Ba dans le journal Kocc, à travers un texte intitulé « El Hadji Kassé ou le naufrage d’un intellectuel ».

Pourtant, malgré cette posture, le concerné dit n’avoir jamais été du Parti démocratique sénégalais (Pds). Tout le contraire pour l’Apr, parti dans lequel il revendique le statut de membre fondateur, mais plutôt discret à ses débuts. « Mes activités professionnelles ne me permettaient pas d’être très visible », se justifie-t-il dans une interview.

Ancien du lycée Charles de Gaulle de Saint Louis, ville qu’il aime bien et où il a fait une partie de sa jeunesse, El Hadji Kassé s’est fait très tôt remarquer dans les mouvements de contestation scolaire. La flamme sera maintenue à l’université Cheikh Anta Diop où il a eu à diriger des grèves dans les années 80 en compagnie de Talla Sylla, Khalifa Mbengue, défunt directeur de la CMU, et Abdou Aziz Kébé, entre autres.

« Il était un peu trop turbulent, il avait un côté tête brûlée », rigole Moustapha Sène, journaliste, qui a été d’abord son prof de philo au lycée, puis camarade étudiant à l’université et confrère à Sud et au quotidien Le Soleil.

Dans le but de casser la dynamique contestataire en cours, l’Etat a essayé de décapiter le mouvement par des bourses à l’étranger. C’est ainsi que, entre autres exilés, El Hadji Kassé a été envoyé en France pour poursuivre ses études, même s’il n’y est pas resté longtemps.

Philosophe, cet amoureux de la musique a été conseiller des Frères Guissé dans les années 98. El Hadji Kassé est aussi un amoureux de la littérature et écrivain prolixe. Il a remporté le Grand prix du chef de l’Etat pour les Arts avec son livre Les Mamelles de Thiendella.

« Insérieux »

A l’université, il a été abreuvé à la source de la philosophie et du maoisme par des grands maîtres tels Mamoussé Diagne, Abdoulaye Elimane Kane, Sémou Pathé Guèye et autres Souleymane Bachir Diagne. C’était l’âge d’or de la gauche sénégalaise.

Sa chevelure abondante de l’époque traduisait quelque part cette multitude d’idées révolutionnaires qui se bousculaient dans son jeune crâne aujourd’hui rasée. Symbole sans doute d’une vision de la vie devenue moins romantique.

De cette période, on retiendra de lui un « chambardeur d’idées » qui aimait les débats. Celui que ses camarades étudiants surnommaient « l’insérieux » était d’ailleurs l’un des animateurs d’un club de philosophie à l’Ucad. « Il était percutant, très expressif, à la limite exubérant et même flamboyant », déclare une source. Kassé était surtout teigneux, il se cramponnait à ses idées, ce qui fait que les débats pouvaient parfois dégénérer.

Peint comme un frimeur plutôt généreux, l’homme savait aussi détendre l’ambiance, capter son monde. La pratique philosophique avait aiguisé son humour. Dans une interview dans le journal Le Matin du 9 janvier 1998, lorsqu’on lui demande ce qu’il serait devenu s’il n’était pas philosophe et s’il n’avait pas fait des études, il répond : « Je serais un tisserand dans mon village, polygame avec deux ou trois femmes et une ribambelle de gosses. »

Et lorsqu’on lui demande ensuite ce qu’il pense d’une danse en vogue à l’époque, il fait sortir ce côté bon vivant de sa personne : « J’ai vu une portion de ‘wañaaru’ à la télévision, et c’était si sublime que les intégristes de tous bords se retrouvent désarmés. »

Cette façon d’aborder les choses fait que très souvent, il lui arrive de prendre à la légère des choses sérieuses pour beaucoup. Certaines sources croient savoir même que c’est l’une des raisons pour lesquelles ses adversaires au quotidien Le Soleil ont réussi assez facilement à avoir sa peau. Peut-être aussi que ce côté tête brûlée l’a perdu au Palais.