[Portrait] Adama Gaye : Le virtuel et le réel

Journaliste émérite à la carrière remplie, Adama Gaye n’en est pas moins un personnage controversé. Consultant averti avec un bon carnet d’adresses pour les uns, simple activiste pour les autres.

Le rendez-vous qui devait avoir lieu au Presse café de Dakar a finalement été délocalisé dans son appartenant. L’homme a beaucoup hésité face à un dilemme cornélien : recevoir dans un lieu public ou bien chez lui où règne le désordre total. Adama Gaye se résout finalement à accueillir Seneweb dans son domicile. A peine a-t-il ouvert la porte de l’appartement qu’il  donne la première consigne : « Fermez les yeux et entrez. Je m’excuse, je suis en plein aménagement ».

Un simple coup d’œil suffit pour avoir une idée du chamboulement qui a eu lieu. Des papiers qui tapissent le sol, une paire de chaussures par ici, une chaussette par-là. Les pantalons et chemises sur les canapés et quelques ouvrages jetés négligemment sur la table du salon. Même ses photos de souvenirs s’exposent à des coups de pied involontaires. Fraichement sorti de Rebeuss, après un séjour carcéral de plus d’un mois pour offense au chef de l’État et atteinte à la sécurité publique, Adama Gaye a du mal à se retrouver dans cette pagaille. « Je reviens à la vie. Tout ceci est à reprendre », confesse-t-il.

Tout est à reprendre, en effet ! Y compris sa santé « passablement malmenée ». L’homme est affaibli, même s’il gagne petit à petit de l’entrain. Silhouette longiligne, démarche encore chancelante, il a les traits du visage un peu étirés, avec des yeux creux et une peau plus ou moins ridée. A l’évidence, le séjour à la grande maison de son ami Malick Sall a été éprouvant. Et puisque l’homme ne fait jamais dans la langue de bois, il l’admet sans fioriture. « Vous savez, quand vous êtes dans une prison, vous mangez mal, vous craignez de mourir à tout moment dans ces conditions, ça peut vous affecter », reconnait-il.

La terreur des réseaux sociaux

Depuis quelques temps, le journaliste-consultant ne cesse de faire l’actualité par le biais de ses publications critiques contre le régime de Macky Sall. L’homme est même devenu la « terreur des réseaux sociaux », Facebook en particulier. Pétrole, gaz, bonne gouvernance et même inconduite présidentielle. « Dans mon univers (anglo-saxon), toute vérité est bonne à dire. Les frasques, on doit en parler », se cramponne-t-il. Une posture qui fait de lui un homme controversé. Pour beaucoup, il n’est qu’un activiste qui tire sur tout ce qui bouge.

Pourtant, Adama Gaye a un Cv balèze. Issu de la 8è promotion du Cesti (fin des années 70), il fait partie des journalistes sénégalais aux carrières les plus abouties. « C’est incontestablement l’un des journalistes africains les plus brillants, les plus cultivés, les plus instruits, un homme qui dispose d’un carnet d’adresses impressionnant », témoigne son ami de 30 ans Mamadou Oumar Ndiaye, à travers un texte intitulé : Moi, l’avocat du diable Adama Gaye.

Ayant fait l’essentiel de sa carrière dans la presse étrangère, il a interviewé beaucoup de grandes figures du continent africain et d’ailleurs. Nelson Mandela avec qui il dit avoir voyagé « en exclusivité », mais aussi le président de la Banque mondiale. L’homme a été le rédacteur en chef du West Africa Magasine à Londres, le plus ancien journal africain anglophone, disparu en 2005. L’ancien collaborateur de Jeune Afrique a été également le directeur de la communication de la Cédéao. Un journaliste sénégalais se rappelle d’ailleurs qu’il s’était beaucoup investi à l’époque pour permettre à l’Union des journalistes de l’Afrique de l’ouest de trouver des fonds nécessaires afin de tenir son congrès en 1996 à Accra. Grâce à son réseau, il vient aussi en aide au Cesti, son ancienne école.

« Beaucoup de jeunes ont enceinté des filles, ils étaient fiers… »

Et dire que l’homme aurait pu terminer sa vie comme peseur de ‘séko’ ou même un vagabond dans les rues de Kaolack. Au début des années 60, sa famille, comme beaucoup d’autres, faisait face à une aventure ambigüe : l’école coranique ou celle des Blancs. Dans un premier temps, ce sera le daara du patriarche Serigne Ndoye à la mosquée lébou de Cazenac. Et pour l’inscrire à l’école, son père, riche commerçant, a dû convaincre ses oncles maternels, puisque Adama est de la famille Mbacké de par sa mère, fille de Mame Cheikh Anta Mbacké.

Mais l’écolier va se révéler être un enfant terrible. Se laissant aller à vivre la jeunesse, il séchait les cours et ne faisait jamais ses devoirs. Amateur de football, supporter du Mbossé de Kaolack, cet adepte du thé et de la belote était capable de réciter les noms de tous les clubs à la fois du Sénégal et de la France. Très jeune, il était écartelé entre devenir grand danseur, sapeur, ou propriétaire d’une moto « Bravo ». Il aimait les boites de nuit et tout ce qui est ambiance festive.

« Rien de ce qui se passait dans mon quartier ne me laissait indifférent. Je voulais devenir une de ces icones de la vie de Kaolack. Je suis un miraculé de l’école puisque j’aurais pu arrêter mes études très tôt », réalise-t-il aujourd’hui. D’un père polygame avec 3 femmes, jeté au milieu d’une fratrie assez importante, le gamin était quasi incontrôlable. Il a fallu d’ailleurs que sa mère s’investisse pleinement et aille voir le provisoire du lycée, à l’époque Kader Fall, ancien ministre de l’Education, pour que le garçon turbulent retourne à l’école.

Pendant ce temps, le petit, lui, rêvait de devenir peseur de ‘séko’ pour gagner 30 000 à 40 000 f à la fin du mois. A l’époque, la drague était le sport favori des adolescents. A l’âge de 20 ans, il fallait avoir un enfant. « Beaucoup de jeunes ont enceinté des filles, ils étaient fiers de dire : je baptise. Et nous, on regardait ceux qui parvenaient à ces exploits comme des modèles à copier », se rappelle Adama. Mais aujourd’hui, tout ceci n’est que vieux souvenir.

L’exemple de Malick Sall et Mamadou Oumar Ndiaye

Membre fondateur du Syndicat des journalistes sénégalais (Synpics), Adama Gaye a écrit dans de grandes publications occidentales. Il intervenait régulièrement sur les plus grandes chaines de télévisions au monde telles que Cnn, Bbc, Al Jazeera. Ainsi, lorsqu’on dit de lui qu’il n’est pas journaliste, le concerné préfère en rire. « J’ai épuisé les charmes du journalisme. J’ai connu les belles pages de la profession », s’enorgueillit-il. En plus, Adama Gaye a le sens des relations, il a été à la table des dirigeants du monde, ceux de l’Afrique en particulier.

Cette réussite a-t-il changé l’homme ? En tout cas, le constat est quasi général qu’Adama Gaye ne souffre pas la contradiction. Tous ses « amis » qui se sont opposés à lui sur facebook ont été bloqués. D’ailleurs, à sa sortie de prison, l’ancien bagnard a annoncé une « opération déblocage » en faveur de ceux qui n’étaient plus dans son espace amical, mais qui ont épousé sa cause.

Seulement, ses amis virtuels ne sont pas les seuls. Ceux de la vie réelle aussi. Me Malick Sall et Mamadou Oumar Ndiaye, des compagnons de plus de 30 ans, en sont deux exemples vivants. L’actuel ministre de la Justice que Gaye qualifie de « gaffeur en chef » a été le témoin de son mariage aux États-Unis. Quant au patron du journal Le Témoin, affectueusement appelé MON, il dit ne plus reconnaitre son Adama Gaye. Se référant sur ce qu’en pense une bonne partie de l’opinion, MON se demande si son ancien copain n’est pas « devenu cassant, hautain, arrogant, imbu de lui et un brin mégalomane ». Quoi qu’il en soit, ce monogame père de trois enfants dit être devenu « plus humain » en sortant de prison.

Pour se prévaloir d’une carrière aussi remplie, Adama Gaye a fait presque le tour des universités occidentales. Après le baccalauréat au lycée Gaston Berger (actuel Valdiodio Ndiaye), il réussit directement le Concours du Cesti. A sa sortie de l’école, alors que ses camarades de promotion faisaient leurs premiers pas dans les rédactions, Adama s’est fait recruter à l’école vétérinaire de l’Université Cheikh Anta Diop.

Une dizaine d’universités à travers le monde

Alors que les autres gagnaient 80 000 f Cfa par mois, lui avait un salaire de rêve de 204 000 f. Malgré ce privilège, le camarade d’Alioune Touré Dia ne se sentait pas épanoui. De l’école des vétérinaires, il devient le correspondant d’Africa n°1 à Dakar. Il a également écrit à l’Aps et au Soleil, « de façon intermittente ». Mais aussi au journal Sopi de Me Abdoulaye Wade. Mais le journaliste avait déjà des envies d’ailleurs. « J’avais compris que la communication uniquement ne suffisait pas, il me fallait élargir mon horizon ».

Pour comprendre cette propension de Gaye à toujours chercher plus, il faut essayer de cerner sa personnalité. Au Cesti déjà, il se considérait comme faisant partie de l’élite. Lui et ses camarades avaient créé un groupe dénommé la « coalition de l’excellence », composée de ceux qui pensaient devoir peser sur le cours des choses. Les débats portaient sur les grands enjeux du continent. « On était capable de se bagarrer physiquement pour des questions idéologiques », se souvient-il. C’était au temps des jeunes intellectuels engagés et agités. A titre personnel, Adama affirme avoir réalisé un mémoire hors du commun, diffusé sur Radio Sénégal et longtemps présenté comme étant le meilleur mémoire au Cesti.

Soit ! Mais il n’en était pas moins un frimeur, un dragueur partisan d’une vie pleinement consommée. Débarqué à Dakar après le bac, « avec l’envie de prendre la capitale à belles dents », le natif de Kaolack va vibrer au rythme du Dakar by night. Boites de nuit, style afro, costume cravate, il avait tout d’un prince charmant. Avec même quelques habitudes de consommation aujourd’hui peu avouables. « Nous étions des villageois qui se prenaient pour les maîtres de la ville. On a fait la belle vie, on a fait les 400 coups et tout », confie-t-il.

Cependant, malgré « les dégâts de jeunesse », le groupe est resté ambitieux et voulait aller au-delà de ce qu’offrait l’État du Sénégal. C’est ainsi qu’une bonne partie de cette promotion s’est retrouvée à l’étranger.

Kofi Annan, Rilwanu Lukman, Oumar Bongo…

Sur encouragement de son ami Samba Thiam, il part en France avec un autre camarade. A Paris, débrouillard et curieux, il se rend au ministère français des Affaires étrangères. En bon « blablateur », il parvient à convaincre son interlocuteur. Rendez-vous est pris pour la prochaine fois. Adama revient et remplit les formalités : les voila bénéficiaires d’une bourse de l’État français. Débute alors un long périple qui le mènera dans plusieurs établissements.

D’abord les sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris II, puis la science politique à la Sorbonne. Ensuite, étant porté vers la langue anglaise, Gaye franchit l’Atlantique, pour se rendre aux États-Unis. Sa conviction était qu’il devait être imprégné de la culture anglo-saxonne pour être à jour des évolutions qui allaient marquer le monde, l’Afrique en particulier. Il passe tour à tour à l’Université d’Oxford aux États-Unis, celle du Maryland, une formation à Harvard.

Retour en Europe. Adama s’inscrit au London school of economics. Et plus tard, à l’Institut des hautes études internationales de Genève. S’intéressant aux questions liées aux ressources naturelles, le pétrole notamment, il intègre les institutions spécialisées telles que l’Université de Dunee en Ecosse, celle de Thionsé Kensy aux États-Unis, sans oublier l’Institut international de Droit. Bref, une dizaine d’instituts et d’universités à travers l’Europe et les Amériques.

En fait, il ne faut jamais perdre de vue qu’Adama Gaye veut être parmi ceux qui comptent. Affable et généreux, il n’en aime pas moins les honneurs. A vrai dire, avec Adama Gaye, le moi n’est pas haïssable. Au contraire, il aime exposer ses faits d’armes. L’homme affirme avoir aidé Kofi Annan à devenir le premier Africain noir secrétaire général de l’Onu, il a lui-même téléphoné au président de l’Opep d’alors, Rilwanu Lukman, pour lui recommander Macky Sall. Il a aidé son ami Malick Sall à rencontrer le premier chef d’État dans sa vie en la personne d’Oumar Bongo en 1990. Etc., etc. Et c’est ça aussi Adama Gaye.