Mame Woury Thioubou, en tête à tête avec le monde par le biais de la camera

La réalisatrice sénégalaise Mame Woury Thioubou dont le film documentaire « 5 Etoiles » a remporté le « Tanit d’argent » de la catégorie à l’issue de l’édition 2019 des Journées cinématographiques de Carthage (JCC, 26 octobre-2 novembre), se trouve engagée depuis quelques années dans un dialogue continu avec le monde, caméra au poing. La réalisatrice, de nature timide, se « dévoile » davantage à travers ses films en vue de s’ouvrir davantage au monde. « C’est quand je fais un film que j’ai vraiment l’impression de parler aux autres et de m’ouvrir à eux et de dialoguer », explique Mame Woury Thioubou. 
 De son premier court métrage « Face à face », réalisé en 2009, à son tout dernier film, le court métrage « 5 Etoiles », en passant par « Fiifiré en pays Thioubalo » (long métrage, 2019), primé plusieurs fois, « Agora braille » (2016) et « Une journée avec Ngoné » (2011), la réalisatrice ne cesse de questionner son quotidien voire sa vie en général. « Fondamentalement, quand je fais un film, ce sont des questions liées à mon quotidien, à ma vie ou à ce que j’ai envie de dire à la société, parce quelque part, je garde beaucoup de choses en moi, je ne communique pas beaucoup avec les autres (…) », dit-elle. 
Son film « Face à face », dont le sujet porte sur la beauté et qui a été tourné avec une caméra placée dans un salon de beauté à Saint-Louis, la capitale nord du Sénégal, lui a en quelque sorte ouvert les yeux en l’amenant à la conviction que « tout était possible ». « J’avais saisi avec ce film le pouvoir de parler de tout ce que je voulais dire, le film parle de beauté et pendant toute mon enfance j’avais subi beaucoup de brimades, de vexations par rapport au fait que je n’étais pas assez belle pour les autres », indique la réalisatrice. 
« Face à face » est presque devenu avec le recul un film cathartique, qui a permis à la réalisatrice de « dépasser beaucoup de choses, des sentiments enfouis ont refait surface durant le tournage et cela m’a permis de franchir un palier », fait-elle savoir. Pour Mame Woury Thioubou, le cinéma est « une thérapie, parce que, dit-elle, j’étais renfermée et j’avais toujours peur qu’on me blesse au corps ». Son quotidien, sa vie et sa communauté sont ainsi ‘’omniprésents’’ dans ses réalisations, en atteste son long métrage « Fiifiré en pays Thioubalo », prix du meilleur documentaire au festival « Vues d’Afrique » de Montréal, en avril dernier.
Elle a fait neuf ans pour réaliser ce film qui parle d’une tradition de pêche bien ancestrale chez les Thioubalos, une communauté de pêcheurs à laquelle elle appartient à Matam, au nord du Sénégal. « J’étais têtue dans mon désir de faire +Fiifiré en pays Thioubalo+. J’ai écrit des articles de presse sur le sujet, mais j’avais toujours une frustration, car les mots ne suffisaient pas à dire ce que je voulais », raconte la réalisatrice. Mame Woury Thioubou, devenue journaliste après une maîtrise en géographie obtenue à l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, a toujours privilégié le travail de terrain, une quête de la réalité qui l’a conduite à un master 2 en documentaire de création obtenu à l’université Gaston Berger de Saint-Louis. 
 « J’ai voulu découvrir le monde en voyant ma sœur géographe qui faisait des voyages de terrain, puis j’ai migré vers le journalisme attiré toujours par ce travail de terrain. Mais les mots ne suffisaient pas. Il manquait l’image pour exprimer mes points de vus », explique-t-elle. Elle ne s’est pas encore aventurée à la fiction, sa filmographie n’étant composée que de documentaires. La fiction « me fait peur, avoir ce pouvoir de décider de qui va être cette personne me fait peur », justifie la réalisatrice. 
 Mame Woury Thioub aime plutôt filmer « des gens réels » qui ont déjà leur vie, pour ne pas être amenée à dessiner le destin de qui que ce soit. Les sujets qui l’interpellent sont multiples, mais celui lié à la femme a une place de choix dans sa réflexion, une manière de contribuer à « plus de justice pour les femmes ». Beaucoup de projets défilent dans sa tête, mais le plus immédiat concerne le sujet sur les célibataires, annonce-t-elle, en faisant valoir qu’au Sénégal, « si l’on ne se marrie pas jusqu’à un certain âge, la pression sociale est très forte ». FKS/BK/ASG