L’ORDRE A TERRE, LE MEDECIN SOUS TERRE

Il y a 53 ans, dans un pays nommé SENEGAL, naissait un ordre professionnel de médecins ; Ce pays où avait été érigée l’une des toutes premières facultés de médecine d’Afrique.

De vaillants médecins et de sages administrateurs fonctionnaires, ont pensé qu’il était temps de mettre en place cet ordre. Avec toute leur volonté, leur expertise et leur engagement, ils ont fait voter une loi et fait prendre des décrets d’application pour le faire fonctionner.

Ils avaient fait de leur mieux. Mais, comme dans toute œuvre humaine, il peut y avoir des erreurs ou des omissions qui peuvent être sans conséquence tant que les autres humains qui doivent l’apprécier le font avec objectivité et surtout avec détachement au profit de l’intérêt commun.

Ainsi cet ordre grandit et le nombre de médecins croissait au fil des années. Des élections de renouvellement du conseil national se sont succédées sans heurts notables. Parait-il même qu’il fallait parfois chercher des candidats.

Aujourd’hui nous avons plusieurs facultés de médecine et le nombre de médecins inscrits à l’ordre dépasse les deux mille ; les organisations syndicales (du public et du privé) et diverses associations se sont multipliées. Le contexte socio culturel du SENEGAL a aussi évolué , ainsi l’ambition personnelle, la recherche du pouvoir et des honneurs n’est plus tabou, seule la réussite (ou plutôt la perception qu’on en a) compte .

Pourtant le médecin avec sa science, son humanisme a toujours été au-dessus de ces considérations, tant le peuple lui vouait un respect sans égal avec aucune autre profession. Le médecin confident du peuple, s’enveloppait de sagesse et de mesure et se nourrissait de sa science.

Et puis, arriva le jour où un président de l’ordre, un éminent président disparût en cours de mandat (Paix à son âme), après une longue maladie.

Et telle une malédiction, l’ordre rentra dans une phase de turbulences qui se prolonge depuis lors : ambitions personnelles démesurées, non respect des aptitudes de son confrère, devoir de confraternité bafoué, susceptibilité…. Ainsi de plus en plus, nous voyons des confrères se cacher derrière les réseaux sociaux pour se battre comme des chiffonniers à travers des blogs, des post.

Des élections ont été organisées comme d’habitude et des confrères qui étaient sûrs de leur élection au conseil, battus à la régulière (en tout cas dans les conditions habituelles de déroulement du scrutin), ont traîné l’ordre, cet ordre qu’on nous a légué, devant les tribunaux. Le ministère sous l’influence de ‘’ faucons’’ se laisse aller dans une volonté de « mettre de l’ordre à l’ordre » ou tout au moins tient-il à faire respecter la loi selon l’interprétation qui en a été faite par ses conseillers.

Dès lors, beaucoup de temps et d’énergie seront consacrés à cette volonté au moment les ruptures récurrentes de médicaments essentiels, les grèves répétées pour non respect d’engagements pris par l’état, l’absence équipements dans certains hôpitaux , le manque de personnels qualifiés, l’inadéquation de la politique de formation de médecins spécialistes ( on forme plus d’étrangers que de sénégalais )….devraient être la priorité. Cet ordre qui , de par la loi, est un conseiller privilégié du ministre de la santé , devrait plutôt être renforcé pour lui permettre de jouer pleinement son rôle.

Pourtant au Ministère de la Santé travaillent des médecins formés à même école que nous autres, certains même sont des camarades de promotion.

C’est à croire que le système rend ces fonctionnaires brusquement incompatibles avec leurs confrères. Ce fameux système, cette virtuelle chose sous laquelle on ensevelît toutes nos turpitudes, incompétences, ambitions, intérêts !

Le médecin qui se nourrit de sa science, qui soigne ses patients avec empathie, cet humaniste qui donne un sens à la confraternité doit il accepter de perdre sa liberté ? Doit il accepter que l’autonomie de sa corporation soit remise en cause par des personnes qui pensent que l’équilibre de la vie passe par un rapport de forces ? Que nenni ! l’équilibre de la vie passe par un rapport d’utilité, de respect , de partage et le meilleur d’entre nous est celui qui est le plus utile à la communauté. L’usage de la force est l’apanage des esprits faibles ou narcissiques .

Doit on accepter de priver les futures générations de cette liberté salutaire à l’expression de leur génie ? Sommes nous des enfants immatures, moins capables que nos confrères pharmaciens, chirurgiens dentistes ou les avocats dont les ordres ne subissent pas pareille humiliation ? Humiliation oui et ce n’est point un vain mot. C’est une humiliation du médecin , une humiliation de la profession.

Devrions nous être le paillasson sur lequel n’importe quel ‘’gourmand’’ (ambitieux, carriériste) va devoir s’essuyer les godasses à l’entrée de la salle des banquets ? Si nous nous couchons nous aurons couché l’ordre et demain les prochaines générations n’auront aucun respect pour leurs anciens .

Que dire de nos camarades qui prétendent vouloir entrer dans le conseil national et qui pensent aussi venir y mettre de l’ordre et parfois le pire (ou le plus drôle) est qu’ils ne comprennent pas comment fonctionne l’ordre et ignorent ses attributions allant jusqu’à commettre des confusions de genre avec les syndicats. Quand l’ordre convoque une réunion pour échanger avec eux, les médecins ne viennent pas (ils seraient débordés ..) et pourtant quand un laboratoire convie pour présenter ses produits , ils s’y bousculent. Je voudrais modestement lancer un appel à tous les médecins du Sénégal à considérer l’ordre à sa juste valeur et à comprendre que quelque soient les conseillers élus, ils ne seront ni plus ni moins que des médecins choisis parmi nous. Ils n’ont pas besoin d’un ordre affaibli sans aucun pouvoir ni possibilités de faire son travail convenablement en toute liberté et autonomie.

Les syndicats doivent se contenter de leur rôle de défendre les intérêts moraux et matériels de leurs membres et laisser l’ordre s’occuper de son rôle . A titre individuel, les médecins sont dans l’ordre par obligation et peuvent donner leurs avis lors de nos rencontres et lors des élections de renouvellement. Nous attendons les syndicats sur d’autres terrains et je sais que beaucoup d’efforts ont été faits pour gagner toute cette crédibilité acquise.. mais évitons les confusions de genre.

Ceci reste vrai pour toutes les autres organisations privées de médecins.

Le ministre de la santé devra aussi, comme il l‘a souhaité, avoir l’ordre à ses cotés comme conseiller tel que défini dans ses attributions mais à la seule condition que son autonomie soit sauvegardée, seul gage de réussite. Le ministère est peut-être dans son rôle mais devrait il se demander pourquoi tant d’errements et d’hostilité ? pourquoi tant de dilatoire dans la préparation des élections alors que nous avions convenu d’une feuille de route ? Pourquoi le décret mettant en place la commission est pris le 16 octobre alors que ses services prétendaient que la présidente travaillait déjà sur le sujet depuis des mois (à quel titre ? Qui l’avait nommée ?).

L’autre disait qu’on ne devenait grand qu’en se surpassant ! Alors surpassons nous et surpassons nos divergences pour protéger notre profession et par conséquent les populations.

Arrêtons de jouer avec le feu. Nous ne sommes pas sûrs d’avoir assez d’eau pour l’éteindre une fois propagé ?

L’ordre à terre, le médecin sous terre ! les ambitions et intérêts fleuriront ils dessus ?

Dr ABDOU KANE DIOP