Le troisième mandat présidentiel en question

La violation de l’engagement pris et les révisions constitutionnelles dont le seul but est la confiscation du pouvoir, font partie des grands fléaux qui gangrènent le jeu politique dans beaucoup de pays africains. En Guinée, le nombre de morts a déjà franchi la barre de la dizaine et il n’est pas sûr que l’on soit au bout du décompte macabre, mais tout cela ne semble guère émouvoir le Président Condé décidé à décrocher un troisième mandat. En Côte d’Ivoire, le Président Ouattara s’est engagé dans la dangereuse entreprise de réveiller les vieux démons. Option d’autant plus surprenante que la thèse de l’« Ivoirité » qui avait été évoquée par d’anciens leaders politiques de son pays à l’époque et avait engendré la grave crise ayant provoqué des milliers de victimes, avait été conçue principalement pour lui barrer la route. Le monde démocratique s’en était ému et l’avait défendu. Aujourd’hui, c’est le même Ouattara qui a recours aux mêmes méthodes pour éliminer les adversaires gênants et faire un forcing pour un troisième mandat. La liste des « tripatouilleurs » est longue.
Prévenir valant mieux que guérir, la société civile, les médias et certains partis sénégalais sont dans leur rôle en envoyant des coups de sommation aux tenants du pouvoir, au Président de la République en particulier. Il s’agit d’une mise en garde légitime qui, par delà les formes des discours, doit être lue de manière positive, l’enjeu étant de préserver notre pays de tensions inutiles, voire potentiellement mortelles. Les tristes événements de 2011-2012 sont encore frais dans nos esprits.
Trois raisons me font espérer que le Président Macky Sall ne se présentera pas à l’élection présidentielle de 2024 :
1/ Les leçons de l’histoire récente : L’expérience du 23 juin 2011 et les pertes de vies humaines nées de la décision fatale du Chef de l’Etat de l’époque de briguer un troisième mandat, avec la bénédiction du Conseil constitutionnel, sont des plaies qui n’ont pas encore eu le temps de se cicatriser. Cette faute politique lourde commise par le Président Wade reste un livre ouvert, à la disposition de qui veut apprendre. Un gâchis, car l’homme avait beaucoup fait pour le Sénégal, aussi bien en tant qu’opposant qu’en tant que Chef d’Etat. Il est triste de voir ce militant bientôt centenaire en proie aux soucis et à l’angoisse, préoccupé par la sécurité et le devenir de sa famille, de son fils en particulier. Tout cela à cause du « péché originel » susmentionné. Ni le Président Wade encore moins le peuple sénégalais ne méritaient de tels errements et leur cortège de malheurs.
Envisager que le Président Sall fera fi de ces enseignements douloureux d’un passé encore présent, équivaudrait à insulter son intelligence politique et humaine dont je me garderai jusqu’à preuve du contraire.
2/ Le référendum de 2016 : Avant et par-delà l’article 27 de la constitution souvent évoqué, il faut convoquer l’esprit à la base de la révision constitutionnelle. Lors de sa campagne appelant les citoyens à voter « oui » au référendum, le Président Sall a fait figurer en bonne place l’objectif de faire en sorte qu’avec et à partir de l’adoption de la nouvelle constitution, il ne soit plus possible pour un citoyen sénégalais d’exercer plus de deux mandats consécutifs. Ceux qui étaient chargés de la légistique ont-ils été capables de rendre fidèlement l’esprit de la loi ? – Je laisse aux spécialistes le soin de répondre à cette interrogation. En tout état de cause, leur manquement éventuel ne saurait remettre en question le pacte proposé par le Président lui-même et accepté par la majorité des Sénégalais.
2/ Les déclarations du Président : Plus d’une fois, le Chef de l’Etat a réitéré sa position, en rappelant que 2019-2024 allait être son second et dernier mandat, conformément à l’esprit que les citoyens ont approuvé en 2016 et qui a inspiré l’article 27. Extraits :
* Je suis dans mon premier mandat qui finit en /…/ 2019. /…/ Je suis dans la logique de ne pas dépasser deux mandats si le peuple sénégalais me fait confiance en 2019.
*Man mangisamabenn mandat. Bu ci Yallaande 2019 layjeex. Ci coobaresunuBoromakbëgbëgSenegalais yi /…/, dinaarenouvele mandat boobu  2019, su booba man parenaaci. 
Le 31 décembre 2019, face à la presse, moins explicite mais sans ambiguïté, le Chef de l’Etat a affirmé n’avoir pas varié dans ses positions.
3/ La responsabilité personnelle et souveraine. Par delà les considérations légales et interprétatives, le Président a le devoir moral mais aussi et surtout le droit souverain de ne pas être candidat en 2024, quelles que soient les lectures éventuelles du Conseil constitutionnel ou encore les dangereux encouragements de flagorneurs obséquieux. (Ce contexte-ci est assez différent de celui de la réduction de son premier mandat de 7 à 5 ans, puisqu’il était stratégiquement difficile d’opter pour une démission en vue d’écourter le mandat en question, après l’avis du Conseil constitutionnel. La leçon à tirer est bien entendu de se garder de faire des promesses avant de s’assurer qu’on en maîtrise tous les contours. La question du troisième mandat offre l’occasion de « réparer » l’engagement avorté et resté en travers de la gorge de bon nombre de citoyens).
Cela dit, comment ne pas s’inquiéter de l’argument du Chef de l’Etat selon lequel en (re)précisant que son mandat en cours est son dernier mandat, les membres de son gouvernement se mettraient en campagne au détriment des missions qui leur sont confiées ? – Une grosse erreur de communication ? Un postulat pour le moins déconcertant, qui sous-entend un manque de confiance du Président vis-à-vis de ministres qu’il a lui-même choisis ; d’autre part (en corollaire), on peut se demander pourquoi il ne se sépare pas de ceux-là qu’il pense manquer de patriotisme à ce point. On n’a pas besoin d’être un devin pour savoir que les ministres ont été très gênés par cette sortie publique maladroite.
L’argument est d’autant plus irrecevable que le Chef de l’Etat a la prérogative de changer à tout moment un collaborateur qui ne répond plus à ses attentes. D’autant plus qu’ici il s’agirait de quelqu’un qui privilégierait des intérêts personnels aux dépens de ceux de la nation.
Le Président Sall est seul devant la porte de l’Histoire : il a le loisir de décider de l’ouvrir et, par cet acte, devenir immortel, ou de la laisser fermée.