L’Arabie saoudite et l’Iran commencent à se passer des États-Unis pour régler leurs différends

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Il semblerait que le pays de l’Oncle Sam ne soit pas aussi indispensable qu’il le croyait pour régler les problèmes au Moyen-Orient.

Des pourparlers secrets rassemblant les responsables des services de sécurité saoudiens et iraniens ont été organisés depuis janvier 2021 sans aucune participation des États-Unis. Si la nouvelle pousse certains à déplorer un déclin de l’influence américaine au Moyen-Orient alors même que le président Joe Biden cherche à retirer ses troupes de la région, cela constitue en fait plutôt une bonne nouvelle, tant pour les États-Unis que pour les espoirs de voir revenir le calme dans la région.
Cela pourrait également servir de leçon à la politique étrangère des États-Unis en général. En effet, cela montre que Washington n’a pas nécessairement besoin de s’impliquer dans tous les conflits du monde, que, parfois, son rôle de gardien de la paix ou de médiateur autoproclamé ne fait qu’exacerber les tensions et qu’il vaut quelquefois mieux laisser les pouvoirs locaux résoudre leurs problèmes par eux-mêmes.
Des pourparlers à tous les niveaux
Ces réunions secrètes ont été signalées pour la première fois le mois dernier par le Financial Times. Depuis, le site d’information britannique Amwad.media a rapporté que cinq réunions de ce type avaient déjà eu lieu depuis janvier et que certaines d’entre elles avaient également rassemblé des responsables des Émirats arabes unis, de l’Égypte et de la Jordanie pour discuter de sujets allant de la guerre au Yémen à la sécurité en Syrie et au Liban.
Un changement politique monumental
L’Arabie saoudite et l’Iran n’ont plus de relations diplomatiques depuis 2016. Leurs dirigeants et diplomates en étaient quasiment venus à se lancer mutuellement des menaces de guerre. En d’autres termes, même si les pourparlers ne donnent pas vraiment de résultats tangibles, le changement politique auquel nous assistons est monumental.
De l’avis général, ce changement proviendrait du fait qu’il est désormais admis que les États-Unis sont en train de se retirer du Moyen-Orient. Un conseiller de Biden m’a expliqué durant la transition entre l’élection et l’investiture que le Moyen-Orient se placerait désormais «loin en quatrième position» dans les priorités de Biden, après l’Asie-Pacifique, l’Europe et l’Amérique du Sud.
Biden a arrêté de fournir des armes à l’armée saoudienne pour qu’elle les utilise contre les rebelles soutenus par l’Iran au Yémen voisin.
Donald Trump avait également parlé de se retirer du Moyen-Orient, mais il n’avait jamais fermé la porte (et encore moins le portefeuille du contribuable américain) à l’Arabie saoudite. Le principal changement est le durcissement de l’attitude de Biden envers la famille royale. Comme l’a récemment fait remarquer Trita Parsi dans Foreign Policy, «il ne s’agit pas tant de ce que Washington a fait que de ce qu’il a cessé de faire –à savoir, rassurer ses partenaires dans la région, en les assurant d’un soutien inconditionnel même en cas de comportement totalement irresponsable».
Ce que Biden a arrêté de faire, plus particulièrement, c’est de fournir des armes à l’armée saoudienne pour qu’elle les utilise contre les rebelles soutenus par l’Iran au Yémen voisin (le problème de la guerre au Yémen était le principal sujet des premiers pourparlers entre l’Arabie saoudite et l’Iran). Joe Biden et le secrétaire d’État américain Antony Blinken ont aussi vivement critiqué le m*****e du journaliste américain Jamal Khashoggi par les autorités saoudiennes.
Trump avait pour sa part considéré qu’il s’agissait d’un acte sans conséquence. Les membres de l’administration Biden ont annoncé qu’ils allaient passer en revue toutes les ventes d’armes des États-Unis à Riyad (au contraire, Donald Trump faisait quant à lui pression pour que soit vendues à la famille royale autant d’armes qu’elle souhaitait en acheter).
Sans cause appparente
La décision de Joe Biden marque également une rupture avec la politique de Barack Obama qui, à bien des égards, a perpétué la politique complaisante de Washington à l’égard des intérêts saoudiens –un reste de la politique étrangère américaine remontant à la fin de la Seconde Guerre mondiale– en dépit de son désir ardent de faire «pivoter» la politique extérieure américaine et de moins s’impliquer au Moyen-Orient. Par exemple, afin de calmer les inquiétudes saoudiennes au sujet de sa signature de l’accord sur le nucléaire iranien (qui impliquait la levée des sanctions américaines contre Téhéran), Obama a permis à Riyad d’utiliser des munitions américaines contre les rebelles soutenus par l’Iran dans la guerre au Yémen (il a par la suite regretté cette concession).
Que se serait-il passé si Obama avait rejeté la demande de feu vert des Saoudiens et qu’il s’était simplement contenté de poursuivre ce qu’il considérait être les intérêts des États-Unis –en signant l’accord sur le nucléaire iranien, en se montrant peut-être compréhensif envers les préoccupations saoudiennes, en s’engageant à contrer tout acte d’agression iranienne dans la région, mais en affirmant aussi «Non, nous n’allons pas vous aider à mener votre sale guerre au Yémen»? Les Saoudiens auraient exprimé leur indignation. D’autres puissances sunnites de la région se seraient peut-être jointes à eux. Et puis quoi? Qu’auraient-ils fait pour affaiblir la puissance, l’influence, les intérêts ou les valeurs des États-Unis?

À une époque antérieure, ils auraient peut-être intensifié leurs hostilités envers Israël, mais ces dernières années, la Couronne saoudienne et les autres puissances sunnites se sont plutôt rapprochées de l’État juif, chez qui elles ont trouvé un partenaire dans leur guerre froide contre l’Iran –qui n’est pas près de disparaître, même si les pourparlers entre l’Arabie saoudite et l’Iran s’avèrent fructueux.
Laissons de côté les valeurs morales pour un moment. Existe-t-il une seule raison, qui soit strictement géopolitique, pour qu’un président américain satisfasse les intérêts saoudiens lorsqu’ils compromettent ceux des États-Unis? La réponse est non.
Savoir raison garder
Telle semble être la conclusion à laquelle Joe Biden et son équipe sont parvenus. Certes, le président américain continuera à consulter les Saoudiens et les autres puissances sunnites (ainsi qu’Israël) au sujet de l’accord sur le nucléaire iranien qu’il tente de relancer avec les dirigeants européens (après que Trump l’a enterré). Les puissances sunnites ont également intérêt à ce que ces négociations aboutissent et que leurs intérêts convergent, voire coïncident, avec ceux de l’Occident sur un certain nombre de points. Mais, comme la plupart des pays de la planète (y compris l’Arabie saoudite), les États-Unis doivent privilégier leurs propres intérêts et valeurs –et ils devraient éviter de mettre en jeu ces intérêts et ces valeurs en essayant de régler des différends entre d’autres pays, d’autant plus qu’ils finissent souvent par aggraver les différends en question, comme cela a été le cas lorsque Barack Obama a essayé de calmer les Saoudiens après son accord conclu avec l’Iran.
Bien entendu, il y a des exceptions à cette règle. Nous devons exercer notre influence lorsque nous traitons avec des alliés solides, en particulier lorsque nous sommes obligés par des traités de protéger leur sécurité. La médiation des tensions historiques entre la Corée du Sud et le Japon, par exemple, est tout à fait dans l’intérêt des États-Unis, car ces tensions –entre les deux pays démocratiques les plus puissants de l’Asie-Pacifique– entravent l’élaboration de politiques cohésives au s**n d’une alliance plus vaste dans la région, alliance qui est d’une certaine manière une priorité absolue pour les États-Unis dans cette partie du monde particulièrement dynamique.
Laisser l’Arabie saoudite et l’Iran trouver d’eux-mêmes un modus operandi ne signifie pas un déclin de la puissance américaine.
Exceptions mises à part, il ne s’agit pas d’un appel à l’isolationnisme, mais plutôt d’une description –vers laquelle Biden et son équipe semblent tendre– de ce que devrait être une politique raisonnable dans un monde divisé. C’est une politique guidée par des intérêts, des valeurs et des obligations qui importent vraiment et non par des notions vagues et dépassées de ce que la «géopolitique» ou les «perceptions d’influence» pourraient dicter.
Laisser l’Arabie saoudite et l’Iran trouver d’eux-mêmes un modus operandi ne signifie pas un déclin de la puissance américaine et personne ne peut le voir ainsi. Cela sera sans doute plutôt perçu comme une fin raisonnable à la dilapidation des ressources des États-Unis.