«La grâce de Khalifa Sall n’a pas encore livré tous ses secrets»

Coordonnateur général du Forum civil, section sénégalaise de Transparency international, Birahime Seck commente dans cet entretien via email, l’actualité nationale. Les retrouvailles entre Abdoulaye Wade et Macky Sall, la libération de Khalifa Sall… Birahim ne fait pas dans la langue de bois.

Comment voyez-vous la situation politique actuelle avec les retrouvailles entre le Président Macky Sall et Abdoulaye Wade ?

Si le Président de la République, Macky Sall, avait suivi ses propres orientations contenues dans son discours du 3 avril 2012, nous n’en serions pas là aujourd’hui, en train de parler de retrouvailles entre lui et l’ancien Président du Sénégal, Abdoulaye Wade. Le premier s’est engouffré dans un projet personnel improductif pour son image, pour la démocratie et pour la République, sur fond de volonté de conserver le pouvoir à tout prix. Cette rencontre entre les deux hommes est la conséquence de la déviation par le Président de la trajectoire de bonne gouvernance et de la refondation de l’Etat dans laquelle il avait inscrit son action. Le chantier politicien a pris le dessus sur le chantier du redressement et de consolidation de la République. Ces rencontres ne freineront pas la décomposition qui est en train de s’opérer au sein des différents appareils politiques. Le président Wade l’a compris, c’est pourquoi, il a initié depuis quelque temps, une dynamique de reprise en main sur trois axes : la construction d’alliances sur fond de neutralisation des principaux challengers de son candidat, la reconstruction de son parti par le renouvellement des instances de direction. Il reste un troisième axe, à savoir la conception du projet politique qui sera porté par son candidat. Avec la recomposition du conseil de discipline de son parti, Maitre Wade est en train de parachever le système de reprise en main de son parti. Bien entendu, il espère se baser sur ces retrouvailles pour adouber un porteur du projet politique, à savoir son fils. Au sein de l’Apr, la décomposition est plus feutrée, avec un chef qui veut tout contrôler, mais aussi avec l’aile gauche qui se déploie à l’intérieur du parti et à l’extérieur du parti. Pour cet exercice, Aminata Touré semble s’y plaire, même si elle affirme qu’il est tôt de parler de succession. En tout cas, ses propos ne sont pas corroborés par ses actes. Le Ps, affligé par le décès de Tanor et depuis hier, par celui de Doudou Issa Niass, demeure attentiste et prend moins d’initiative. En définitive, nous leur souhaitons que ces retrouvailles ne soient pas uniquement des retrouvailles tactiques et de conjoncture mais, qu’elles soient des retrouvailles de cœur.

Quel commentaire vous inspire la libération de Khalifa Sall, à la suite de ces retrouvailles ?

Dans un premier temps, il m’inspire que le président de la République a saisi une occasion de se rapprocher davantage de Touba, après plusieurs actes de médiations posés par le Khalife général des Mourides. Pour moi, Massalikoul Jinane a été l’occasion ou jamais de se faire une bonne image auprès de la communauté mouride. Cette grâce ne semble pas être désintéressée et elle n’a pas encore livré tous ses secrets. Cependant, tout le mérite de cette décrispation revient à Serigne Mountakha Mbacké qui a toujours prôné la paix et travaillé pour la cohésion nationale. Il n’en est d’ailleurs pas à son premier acte envers la République car, il avait réussi à calmer certains candidats malheureux à l’élection présidentielle de 2019. Cependant, nous invitons tous les aspirants au pouvoir, y compris le Président de la République, Macky Sall, à lire la décision du juge Lamotte (si n’est pas encore fait), surtout la partie relative aux fonds politiques. En cas de contentieux, si les juges suivent la jurisprudence Lamotte, beaucoup de personnes iront en prison car, elles évoquent souvent les fonds politiques, sans en apporter la base légale.

Cette décrispation du climat politique ne va-t-elle pas impacter sur le dialogue national ?

Dans les faits, les retrouvailles Wade-Macky ne faisaient pas partie des conditions posées par le Pds pour participer au Dialogue national. Pour rappel, les trois exigences soulevées par le Pds étaient : «une personnalité crédible, neutre, indépendante, consensuelle et respectée, la libération immédiate de Khalifa Sall et la révision du procès de Karim Wade, en application des décisions de justice internationale condamnant l’État du Sénégal, notamment celle du Comité des Droits de l’Homme des Nations Unies, qui prescrit cette révision.» Nous voyons ici que toutes les conditions ne sont pas réunies. Maintenant, nous avons une classe politique particulière qui est capable de tout et à tout moment. C’est pourquoi, nous disions plus haut que cette grâce peut cacher encore bien des choses. Ce qu’il faut dénoncer ici, c’est la propension des élites politiques aux pressions politiciennes, alors que la bonne gouvernance devrait être l’urgence depuis des années.

Macky et Aliou Sall ne sont-ils pas les grands bénéficiaires de cette volonté de paix ?

Réduire les enjeux qui se posent au pays en gain pour quelques acteurs serait une grave erreur car, au delà de la symbolique, deux croyants qui se reparlent après un conflit, il y a l’invite de Serigne Mountakha que ces retrouvailles aillent dans le sens de la prise en charge des préoccupations des Sénégalais.

Quid du cas Karim Wade toujours en suspens ?

Comme nous l’avons indiqué plus tôt, la révision de son procès est posée comme condition par le Pds pour participer au Dialogue national. Cependant, il faudrait rappeler que Karim Wade doit au Trésor public plus de 138 milliards de FCfa. Cet argent ne doit pas passer par pertes et profits. L’émotion ne doit pas primer sur l’avenir de plusieurs générations. Il n’est pas dit que parce que le Président Macky Sall est demandeur d’une entente politique, qu’on ne doit pas se rappeler le passé. Le Président Sall ne doit pas nous imposer la libération de Karim Wade sans qu’il paie ce qu’il doit aux Sénégalais. Karim Wade doit payer, comme d’ailleurs d’autres doivent rendre des comptes. Aucun président de la République ne doit cautionner une criminalité économique et financière de cette envergure. C’est même donner un mauvais exemple à nos enfants dans leur relation avec les biens publics. Par ailleurs, le Président Sall doit arrêter de protéger les 25 personnes qui étaient sur la liste du Procureur près la Crei et d’autres épinglés dans les rapports sur la gouvernance. En le faisant, il cautionne littéralement des pratiques présumées de criminalité économique et financière. En plus, Aminata Touré doit aussi nous édifier sur les 200 milliards «recouvrés» par l’Etat dans le cadre de la traque.

Les hommes politiques ne font-ils pas leurs deals sur le dos du peuple ?

Les hommes politiques ne sont pas des extraterrestres. Ils font partie du peuple et connaissent bien les langages du peuple. Donc, il appartient au peuple de leur imposer sa volonté manifeste de voir le pays être géré dans la bonne gouvernance. Le peuple a été témoin de plusieurs «deals», s’il accepte encore de les subir à son détriment, nous n’y pouvons rien. Notre rôle, c’est d’alerter et de faire prendre conscience. Il est temps que le peuple ne tombe plus dans les émotions fabriquées par l’élite politique pour mieux commettre ses forfaits. Le peuple doit accepter de mener un premier combat, c’est-à-dire celui de la reddition des comptes à tous les niveaux. Ce travail n’est pas délégué. C’est une obligation constitutionnelle.

Ces retrouvailles ne vont-elles pas impacter sur la reddition des comptes ?

La reddition des comptes a connu un coup de frein bien avant les retrouvailles Wade-Macky. Ce coup d’arrêt est exclusivement initié par le président de République à qui la Constitution donne tous les leviers pour mettre en application le principe de l’obligation de rendre compte. Donc, la reddition des comptes a été corrompue depuis plusieurs années.

Est-ce qu’avec cette situation de dégel engendrée par la médiation de Serigne Mountakha, il n’est pas temps de remettre le religieux dans la République ?

Les religieux ont toujours été au cœur de la société. Nous aurions souhaité que le peuple, y compris les dirigeants, mettent en œuvre les invites de Serigne Mountakha en matière de bonne gouvernance, de cohésion ou de paix, plutôt que de se limiter à des retrouvailles Wade-Macky. Rappelez-vous son discours lors de la cérémonie officielle du Grand Magal de Touba 2018, lu par Serigne Bassirou Mbacké Abdou Khadr. Le Khalife général des Mourides avait dit : «Vous qui dirigez ou qui aspirez à diriger le pays, abstenez-vous de faire dans la division et la distorsion.(…) Un pays ne se construira jamais à partir de mondanités et autres comportements indécents et répréhensibles aux yeux de l’Islam». Nous pensons qu’il est temps que nous fassions application de ces interpellations, dont d’ailleurs s’était fait l’écho Monseigneur Benjamin Ndiaye lors de son discours de la 130e édition du pèlerinage marial de Popenguine : «Comment ne pas se désoler de ce que le terrain politique, au lieu d’être le lieu de croissance positive d’une nation, le terrain de débats opportuns, vrais, pertinents et civilisés, devienne de plus en plus, dans notre pays, un champ de bataille, un terrain de lutte effrénée pour des intérêts partisans.» Enfin l’idée de plus en plus avancée d’amnistie d’hommes politiques ne doit pas être, de notre point de vue, le prétexte à un enterrement de première de classe des crimes et délits économiques et financiers perpétrés sur le dos du peuple sénégalais.

En tant que représentant de Transparency international, quelle est aujourd’hui la situation des droits de l’homme au Sénégal, notamment avec l’arrestation fréquente de membres de la société civile (Guy Marius Sagna, Adama Gaye…) ?

Nos amis de la Raddho, de Amnesty et de la Ligue sénégalaise des droits de l’homme sont beaucoup plus habilités à s’épancher sur la question. Alors je la laisse à Sadikh Niass, Seydi Gassama et à Me Assane Dioma Ndiaye et mon jeune frère Babacar Bâ du Forum du Justiciable. Cependant, les questions relatives à la protection des droits de l’enfant, la dignité des détenus et celles des femmes demeurent des préoccupations sérieuses pour le Forum Civil.

Et concernant la corruption, le Sénégal est-il toujours dans la zone rouge ?

Le Sénégal demeure toujours dans la zone rouge, il stagne depuis la pause sur la traque des biens supposés mal acquis et la non-publication des rapports sur la gouvernance et la reddition des comptes.

Aujourd’hui, quel est le dossier sur lequel travaillent Transparency et le Forum civil, et qui urge à être réglé ?

Le Forum Civil travaille sur toutes les questions d’intérêt national. Nos préoccupations sur la législation des hydrocarbures et des mines restent intactes. Il en est de même des dispositions à prendre par l’Etat du Sénégal pour basculer dans le budget-programme intégral en 2020. Nous rappelons à l’Etat du Sénégal qu’il s’était engagé à finaliser, en fin mai 2019, la Stratégie nationale de Promotion de la citoyenneté. Nous sommes dans l’attente de voir enfin le cadre réglementaire portant sur les modalités d’abonnement, d’utilisation et de paiement des charges courantes de l’administration, qui était promis au plus tard, le 1er août 2019. Il en est de même du dispositif réglementaire sur les conditions d’acquisition, d’affectation, d’utilisation et de cession des véhicules administratifs, sans compter la stratégie de valorisation et d’optimisation de ce patrimoine (réévaluation du portefeuille de l’Etat) qui était prévu pour le 1er septembre 2019. Nous attendons aussi la tenue du Conseil présidentiel sur la sécurité des biens et des personnes qui était prévue au mois d’août 2019. Dans le cadre de la gouvernance normative des agences d’exécution, le Président avait instruit de tenir un Conseil stratégique de pilotage des agences d’exécution avec l’ensemble des acteurs concernés. Il avait tenu ses propos lors du Conseil des ministres du 29 mai 2019. Il urge que le ministère des Sports fasse «l’évaluation exhaustive de la participation du Sénégal» à la 32e Coupe d’Afrique des Nations tenue en Égypte. Il s’agit là aussi d’une invite du président de la République aux acteurs du football, faite depuis le 24 juillet 2019. Nous travaillons aussi sur les lois sur l’accès à l’information, le recouvrement des avoirs mal acquis, la réforme de la justice et enfin sur la production et la publication des rapports sur la reddition des comptes (Cour des comptes, IGE, OFNAC, ARMP et la DGID sur les dépenses fiscales).