[JEUDI POLITIQUE] Chef de l’opposition : Statut de la division ?

Le Sénégal traîne encore les pieds pour traduire le principe constitutionnel du statut du chef de l’opposition dans la vie politique quotidienne. Mais, depuis la « révélation » faite sur les fonds à allouer au futur chef de file de l’opposition, le débat est remis au goût du jour. Au grand dam de l’opposition elle-même qui file tout droit vers la division.

C’est Mamadou Lamine Diallo, président du mouvement « Tekki », qui a vendu la mèche : « deux milliards de fonds politiques pour le chef de l’opposition afin d’étouffer le scandale du gaz ». Selon lui, il s’agit d’un os à ronger que le pouvoir compte servir aux leaders des partis de l’opposition. Même si le ministre-conseiller en charge de la communication du palais, Seydou Gueye, parle de « pure invention » à propos de ces 2 milliards, cet aspect financier continue d’exacerber le fossé dans les rangs de l’opposition.

Chez les « Rewmistes », on a un avis tranché. « Nous ne sommes pas dans une logique de chef de l’opposition, nous sommes dans une dynamique d’exercice du pouvoir », avait en tout cas clamé Yankhoba Diattara, le secrétaire national de Rewmi, au sortir de la dernière présidentielle.

Mais en coulisses, se profile bien une bataille de leadership entre Ousmane Sonko et Idrissa Seck pour le premier de cordée d’une opposition avec qui Macky Sall sera contraint de dialoguer.

De l’autre côté, Barthélemy Dias invite l’opposition à quitter la table des négociations sans quoi Déthié Fall et Cie sont des « comploteurs sur le dos du peuple, en complicité avec Macky Sall ».

Pourtant, Saliou Sarr, un autre proche de Khalifa Sall, assure la vice-coordination du pôle de l’opposition. « Barthélemy Dias doit savoir que si nous sommes des comploteurs, des dealers, Khalifa Sall, son mentor, l’est aussi, parce qu’il participe à nos discussions », a sèchement répondu hier Déthié Faye, coordonnateur du pôle des non-alignés.

« Ce statut du chef de l’opposition, c’est un couteau à double tranchant pour l’opposition qui doit faire attention. Même les acteurs qui ont boycotté doivent prendre langue avec ceux qui sont au dialogue. Le Pds doit venir au dialogue pour éviter que les dissensions ne soient encore plus profondes. On voit des opposants s’attaquer à d’autres alors que le Sénégal a besoin d’une opposition forte », plaide de son côté Moundiaye Cissé, de l’Ong 3D.

Pour l’heure, les discussions se poursuivent entre acteurs au dialogue. Et même au-delà, car le Pds, qui garderait un œil sur ce qui s’y trame, est toujours attendu. « Au niveau de l’opposition, il y a des discussions qui sont engagées pour trouver le maximum de consensus sur la voie à utiliser pour le chef de file de l’opposition », rassure Déthié Fall.

Polémique sur les critères

Mais, comment choisir le chef de l’opposition? Dans les pays anglophones où on remarque le plus souvent un statut pour le chef de l’opposition, le jeu politique est marqué par le bipartisme, le chef de l’opposition revient automatiquement au parti adverse.

Ailleurs et dans d’autres cas, il revient au parti qui a le plus de représentants parlementaires, mais, ceci pouvait avoir du sens, si les attributs avaient été prédéfinis avant l’organisation de l’élection législative de 2017, afin que les règles du jeu soient connus de tous les acteurs, pour que la compétition soit plus démocratique et plus sincère.

L’autre équation, d’après des observateurs, au Sénégal, les représentants sont élus sous forme de coalitions de partis, sans idéologies politiques communes, sans programmes économiques et sociaux communs. Pour preuve, notre pays compte aujourd’hui près de 300 partis politiques et 47 coalitions de partis dont la majeure partie valse entre pouvoir – opposition sans avoir un minimum de fondement économique et social, ni un minimum d’intégrité morale en politique.

Aujourd’hui, le débat se pose. D’une part, certains juristes avancent que celui qui vient en deuxième position du dernier scrutin serait plus indiqué pour être le chef de l’opposition, d’autant que celui qui définit la politique de la nation n’est autre que le chef de l’exécutif (le président de la République). L’opposition se définissant comme étant toutes autres formations politiques qui optent pour des projets politiques différents de celui du président de la république.

Si l’on adopte cette hypothèse, Idrissa Seck, du parti Rewmi, serait le prochain chef de file de l’opposition, pour avoir occupé la deuxième place à l’élection présidentielle du 24 février 2019.

D’après d’autres analystes du jeu politique, la voie parlementaire semble plus pertinente pour le cas du Sénégal. En effet, le code électoral admet des candidatures indépendantes, donc non adossées à des partis politiques ou des coalitions de partis. Les représentants sont élus sous forme de coalitions de partis, sans idéologies politiques communes, sans programmes économiques et sociaux communs.

Ce qui fait que si un tel candidat sort deuxième d’une élection présidentielle, il pourrait, dès lors, être désigné chef de file de l’opposition sans pour autant disposer d’un parti. Dans un tel cas, sa légitimité poserait problème.

En revanche, le parti ou la coalition de partis, qui occupe la deuxième place à l’Assemblée nationale, disposerait certainement de plusieurs députés qui participent à l’animation du débat politique au sein de l’hémicycle, véritable tribune pour un dialogue politique permanent et un creuset approprié pour la confrontation des différents projets politiques.

Car, si le chef de l’exécutif définit la politique de la nation, les tenants du pouvoir législatif, représentants légitimes du peuple, en déterminent les moyens qui permettent sa mise en œuvre. Le rôle politique d’un candidat à la présidentielle pourrait prendre fin après la publication des résultats définitifs, alors que celui des députés, y compris ceux de l’opposition, se poursuit durant tout leur mandat.

Privilèges ?

Le Pr El Hadji Mbodj précise que « le leader de l’opposition n’est pas désigné par le chef de l’Etat, mais constaté par l’électorat ». Mais, la tâche s’annonce délicate puisque les privilèges qui doivent accompagner ce statut ne tournent pas forcément en faveur du chef de la majorité. Le constitutionnaliste est d’avis que le chef de l’opposition doit, entre autres, avoir « une place de choix dans le protocole républicain fixé par décret sur les préséances », percevoir « à ce titre un traitement et bénéficier d’avantages financiers et matériels, disposer d’un droit de réplique aux interventions médiatisées du chef de l’Etat et du Premier ministre, être invité à toutes les cérémonies officielles de la République et traité chaque fois que de besoin avec les égards et honneurs dus à son rang ».

La personnalité désignée bénéficierait-elle d’un fond de 2 milliards, comme annoncée ? Avant d’y voir plus clair, le patron de la communication de la présidence de la République, Seydou Gueye, qui parle de « rumeurs », « ne (voit) pas, au nom de quoi, on pourrait prendre les ressources de l’État et les affecter à une personne qui n’est pas élue ».

Macky Sall, maître du jeu

Quoi qu’il en soit, le chef de l’Etat, Macky Sall, reste le seul maitre du jeu. Car, il faut le rappeler, en l’état actuel, dans son article 58, « la constitution garantit aux partis politiques qui s’opposent à la politique du gouvernement le droit de s’opposer ». Mieux, dispose le second alinéa, « la loi définit leur statut et fixe leurs droits et devoirs ».

Toutefois, la charte fondamentale reste muette sur la définition du statut de l’opposition et de son chef. Il manque jusqu’à ce jour une loi organique qui précisera ou complétera les dispositions de la constitution qui a fixé les principes généraux.

Dans une interview accordée à AZ Actu, en novembre 2016, lors de sa visite officielle en Pologne, le chef de l’Etat, Macky Sall avait déclaré, sur cette question, que « si l’opposition n’est pas prête pour cela et si son adoption doit poser problème pour elle, ça peut attendre. Le jour où l’opposition sera prête sur cette question, on pourra avancer. En tout cas, cette affaire de statut du chef de l’opposition est un débat qu’il faut vider ».

Maintenant qu’il a lui-même invité les acteurs au dialogue, cette question sera-t-elle définitivement vidée ?

Même si du côté du régime, l’on semble adosser sa faisabilité à l’acceptation du dialogue par l’opposition qui serait la seule concernée par cette affaire, il n’en demeure pas moins que la balle est toujours dans le camp du président Macky Sall, à même de faire bouger les choses.

« Pour l’heure, c’est plutôt mal parti pour faire voter la loi organisant le statut de chef de file de l’opposition. Le climat politique ne permet pas un dialogue serein. Il y a aussi des questions politiques qui bloqueraient le vote de cette loi », relève encore Maurice Soudieck Dione. Avant de conclure: « Il faudra attendre que la tension retombe ».