Guinée : climat de tension à Conakry, paralysée par les manifestations

Le mot d’ordre du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), qui avait appelé à manifester à partir de ce lundi contre la réforme constitutionnelle, a été suivi dans la capitale et dans plusieurs villes du pays. Des affrontements ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre, lors desquels il y a eu au moins deux morts.

Banques et stations-services fermées, rideau tirés sur la majeure partie des commerces, circulation au ralenti dans la majeure partie des quartiers… « La ville est complètement paralysée », constate un habitant de Dixinn, habituellement peu concerné par les manifestations qui se concentrent dans la grande banlieue de Conakry. Mais cette fois, les pneus usés traînant ici et là ont été collectés et rassemblés dans l’enceinte du siège de la commune, pour éviter qu’ils ne servent à renforcer d’éventuels barrages montés par des manifestants.

Affrontements et bilans contradictoires

Malgré l’arrestation de plusieurs de ses leaders au cours du week-end, le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) avait en effet maintenu son appel à manifester à partir de ce lundi contre une révision de la Constitution qui ouvrirait la voie à une candidature d’Alpha Condé à un troisième mandat. « Des manifestations qui n’avaient fait l’objet d’aucune demande préalable d’autorisation de la part des organisateurs auprès des autorités compétentes, avec mention de l’horaire et des itinéraires », a tenu à préciser à Jeune Afrique une source proche de la présidence.

Dès les premières heures du jour, ce lundi, les forces de sécurité ont été déployées en nombre. Des canons à eaux avaient notamment été déployés dans la capitale, où les quartiers riverains de l’autoroute Le Prince, fief de l’opposition, ont été le théâtre d’affrontements entre manifestants et force de l’ordre.

Les premiers ont tenté de monter des barricades, avant d’être dispersés par les seconds à coups de gaz lacrymogènes. Plusieurs témoignages font également état de coups de feu entendus dans plusieurs quartiers.

Dans un « bilan provisoire », transmis à Jeune Afrique, l’Union des Forces démocratiques de Guinée et le FNDC affirment qu’il y aurait eu « quatre morts à Conakry » et « vingt blessés par balles, dont deux en état critique ». La même source affirme qu’il y aurait eu « dix-huit personnes blessées par balles à Mamou », dans le centre du pays. « Selon ce que l’on nous remonte, il y aurait entre trois et quatre morts », affirme en écho Sidya Touré, président de l’Union des forces républicaines (UFR).

Cité par l’Agence France-Presse, un médecin qui a fait évacuer plusieurs blessés dans le quartier de Sonfonia Gare affirme qu’un adolescent de 16 ans a été tué et quatre personnes gravement blessées par des tirs des forces de l’ordre.

Au moins deux morts, dont un gendarme
LES CONSIGNES ÉTAIENT FORMELLES : L’ARMÉE ET LA POLICE NE DEVAIENT PAS SORTIR AVEC DES ARMES À FEU

Contacté par JA, le ministre de la Sécurité et de la protection civile se refuse pour le moment à communiquer le moindre bilan. « Je n’ai aucune information officielle. J’ai appris qu’il y a eu un mort. Mais il faudra situer les responsabilités, parce que les consignes étaient formelles : l’armée et la police ne devaient pas sortir avec des armes à feu », a pour sa part réagit Amadou Damaro Camara, président du groupe parlementaire Rassemblement du peuple de Guinée (RPG-Arc-en-ciel, mouvance présidentielle). « Il est toujours regrettable qu’il y ait des pertes en vies humaines », a-t-il déploré.

Dans la soirée de ce lundi, le général Bouréma Condé, ministre de l’Administration du territoire et de la décentralisation, a publié un communiqué faisant état d’au moins deux morts, dont un membre des forces de l’ordre. « Il s’agit de Mamadou Lamarana Barry, résident à Sonfonia (Conakry), dont les circonstances du décès restent à élucider ; et Margis Mamadou Yéro Bah, gendarme, tué par balle à Mamou », précise le communiqué, qui évoque également « des blessés » et « plusieurs arrestations » dans la région spéciale de Conakry, « principalement dans la Commune de Ratoma et celle de Labé », sans plus de précisions.

« Le gouvernement réaffirme sa ferme volonté à maintenir la quiétude sociale et rassure les populations que toutes les dispositions sont prises afin de garantir la sécurité des biens et des personnes », conclut le communiqué officiel.

Opposants bouclés chez eux

Plus tôt dans la matinée, les accès aux domiciles de Cellou Dalein Diallo, leader de l’UFDG et chef de file de l’opposition guinéenne, et de Sidya Touré, président de de l’UFR, avaient été bouclés par des effectifs de la police et de la gendarmerie.

NOUS N’ARRÊTERONS PAS LE COMBAT. NOUS CONTINUERONT LES MANIFESTATIONS JUSQU’À NOUVEL ORDRE

« Je condamne vivement ce qui s’est passé aujourd’hui. Des jeunes ont été tués à bout portant par les forces de l’ordre à Conakry et à Mamou », a déclaré Cellou Dalein Diallo, contacté par Jeune Afrique. « Nous n’arrêterons pas le combat. Nous continuerons les manifestations jusqu’à nouvel ordre pour mettre fin à cette mascarade électorale », a-t-il par ailleurs martelé.

Sidya Touré déplore pour sa part « une quinzaine d’arrestations » parmi les membres de son parti depuis dimanche – dont Badra Koné, secrétaire général de la jeunesse de l’UFR et vice maire de la commune de Matam – et affirme que des heurts ont éclaté dans d’autres ville du pays.

« À Kankan, le siège de mon parti a été occupé par la police, et certains militants ont été arrêtés. Il y a également eu des échauffourées à Mandiana », affirme le leader de l’UFR, qui juge cependant que « la manifestation est un plein succès, non seulement dans la ville de Conakry, mais aussi à Boké, à Mamou, à Labé ».

CONAKRY ET LABÉ NE REPRÉSENTANT PAS TOUTE LA GUINÉE

Un constat que tempère cependant Amadou Damaro Camara. Si le député du RPG-Arc-En-Ciel constate que « c’est ville-morte à Conakry », il affirme qu’« à l’intérieur du pays, à part à Labé, tout est normal ». « Ces deux villes ne font pas la Guinée. Les gens sont restés à la maison, certes. Pas par solidarité avec le mot d’ordre, mais parce qu’ils ont peur ».