[Grand reportage] Passerelles de Dakar (1/2) : Bienvenue au royaume de l’anarchie

Destinées aux piétons, les passerelles qui surplombent certaines routes de grande circulation de Dakar sont transformées en marchés, dépotoirs d’ordures, logements et même toilettes. Grand reportage.

Sur sa moto, le jeune homme se fraie un chemin au milieu des passants sur la passerelle de la Foire. Les usagers se rangent par petits groupes le long des rampes pour l’éviter. En cette matinée du mardi 26 mars 2019, l’endroit grouille de monde. Et le passage du motard n’a fait que rajouter à la difficulté des piétons de circuler librement.

D’où la frustration des usagers.  Lamine Bara Mboup ne se fait pas prier pour cracher sa colère : « On est dans l’anarchie totale! s’exclame t-il. Ici, ce n’est pas fait pour la vente, et le pire est que les gens y traversent avec  des motos. »

Le long de la passerelle, des marchandises composées de maillots, t-shirts, gadgets, accessoires de téléphones entre autres articles sont exposés à même le sol. A ce tableau s’ajoute des tas d’immondices dans un coin de l’ouvrage. On dirait un dépotoir d’ordures dûment aménagé.

La passerelle de la Foire n’est pas une exception. Dans presque tous ces espaces piétons aménagés à Dakar, le tableau est le même : le désordre est total, les passants peinent à se mouvoir en toute quiétude.

« On est obligé de s’incliner en  traversant… »

Mère Fall Ndoye est  vendeuse de cacahuètes à Ouest Foire. Forte corpulence, elle est drapée d’un grand boubou multicolore. Assise en face de sa table de friandises, la dame se souvient encore de ce jour où un camion a heurté la passerelle. « Heureusement, il n’y avait aucun vendeur ce jour-là. Sinon, ce serait la catastrophe », pronostique-t-elle.

Sur les lieux depuis 2004, mère Fall Ndoye a vu l’ouvrage sortir de terre. Elle déplore surtout la réduction des espaces de circulation, à mesure que les passerelles sont squattées. Elle moufte : « On est obligé de se mettre en biais en  traversant  alors qu’on doit s’y mouvoir librement. Les vendeurs ne veulent pas qu’on frôle leurs produits alors que ces lieux  ne sont  pas destinés à étaler des marchandises. »

D’après les dires de la dame, les  gendarmes viennent souvent déguerpir les marchands établis sur la passerelle, mais ces derniers reviennent toujours. Lamine Bara Mboup s’en arrache les cheveux, convaincu que l’Etat manque de volonté politique pour faire face à cette situation. Il dit ne pas comprendre que l’anarchie règne dans une infrastructure située à quelques pas d’une brigade de gendarmerie (Foire).

La cinquantaine, Mouhamadou Ibrahima Ndoye s’apprête à prendre son bus devant la porte du Centre international du commerce extérieur du Sénégal (Cices).  Grande taille ; vêtu d’un costume gris, des lunettes de soleil sur le visage, l’homme  regrette un manque d’entretien des lieux. Il accuse la mairie : « Il y a des poubelles par ci  et la saleté par là.  Je fais appelle au maire pour qu’il vienne faire  son  travail. Ce décor n’est pas beau à voir ni pour nous, ni pour les étrangers. On n’a l’impression d’être sur un marché. »

Abris de fortune et toilettes

A la Patte d’Oie, la scène est presque la même, à la différence que depuis quelques temps, les volontaires de la mairie et les marchands se livrent à un véritable jeu de cache-cache. Les premiers  veillent au grain dans la journée pour éviter toute occupation irrégulière. Mais les seconds attendent 19h, heure de descente des volontaires, pour s’installer et démarrer leurs activités.

Quant à la passerelle de Mermoz, érigée sur la Vdn, non loin de la permanence du Parti démocratique sénégalais, elle est tout simplement délaissée par les passagers, parce que occupée par des Sdf qui y ont érigé des abris de fortune. Ici, à n’importe quelle heure, les passants prennent le risque de traverser la route, défiant les voitures qui roulent à vive allure, plutôt que d’emprunter la passerelle.

Tiraillements entre les communes et Ageroute

C’est le cas de Djibril Diop, qui a traversé la Vdn en courant. Il mesure le risque encouru, mais se barricade derrière un « justificatif béton » : « Ce n’est pas normal de traverser la chaussée mais on n’a pas le choix,  les gens utilisent les passerelles à d’autres fins. L’endroit est transformé en dortoir et certains y font leurs besoins naturels. A côté, les lingères y versent des eaux usées. Et on peut nous agresser en plein jour sans que personne ne s’en aperçois. Avec ces Sdf, il n’y a aucune sécurité. »

Ainsi, au vu de l’état des passerelles dans la capitale sénégalaise, spectacle visible au quotidien et à longueur de journée, il se pose la question de la gestion de ces infrastructures.

Pour le maire de la commune de Patte d’Oie, la maintenance relève de la compétence de l’Agence des travaux et de gestion des routes (Ageroute). Néanmoins, pour un cadre de vie beaucoup plus harmonisée, Banda Diop pense qu’il faut une collaboration étroite entre les municipalités et les institutions étatiques.

« En tant que commune, nous faisons intervenir régulièrement nos agents techniques au niveau de ces passerelles pour interdire l’accès aux vendeurs ambulants », explique l’édile, qui assure que sa municipalité compte renforcer ses équipes pour dissuader davantage les récalcitrants.

Particularité du 2 avril 2019

La version du maire Banda Diop est battue en brèche par l’Ageroute. Si l’on en croit le chef de division des ouvrages, ce sont les mairies qui doivent assurer l’entretien des passerelles, car l’Ageroute ne s’occupe que de la maintenance de l’infrastructure.

Cheikh Tidiane Thiam accuse même les communes d’être à l’origine du mal par l’installation des panneaux publicitaires qui favorisent l’anarchie. « C’est l’installation de panneaux publicitaires anarchiques qui permet de protéger la passerelle et inciter les commerçants  à s’y installer.  Si on veut désencombrer, préconise-t-il, il faut commencer par supprimer ces   panneaux qui ne sont pas autorisés par l’Ageroute. »

Une chose est sure, si l’État veut, il peut. À preuve, le 2 avril dernier, jour de la prestation de serment du Président Macky Sall, les passerelles sur l’autoroute avaient complètement changé de visage. Les passants pouvaient se mouvoir sans souci, grâce à la présence de  gendarmes qui veillaient au grain. Une situation qui a fait applaudir plus d’un. Mais qui hélas n’a duré que le temps d’une rose. L’espace d’un matin !

[Grand reportage] Passerelles de Dakar (2/2) : À la Patte d’Oie, des vigiles pas si dissuasifs