Des vies pas si sacrées au Sénégal (Par Serigne Saliou Diagne)

208
Des vies pas si sacrées au Sénégal (Par Serigne Saliou Diagne)


Le Sénégal s’est réveillé une nouvelle fois dans l’émoi. Le drame vient cette fois-ci de Tivaouane. 11 âmes innocentes perdues dans un incendie, rallongeant la liste des morts de nouveau-nés ou de leurs mères dans nos hôpitaux. Le drame de l’unité néonatale de Linguère en mai 2021, avec 4 morts, la tragique affaire Astou Sokhna à Louga, qui a tenu le pays en haleine tout ce mois d’avril, et cette horreur à Tivaouane, sont autant de rappels froids et cruels qu’il y a un mal qui ronge notre secteur sanitaire.

Ce mal mérite d’être adressé en situant toutes les responsabilités, en identifiant les fautifs, en sanctionnant aussi bien les acteurs de premier rang que les autorités en bout de chaîne. On ne peut pas avancer sur cette situation sans stigmatiser l’Etat du Sénégal au premier chef. Le drame de Linguère était une tragédie de trop. Voir que dans des circonstances similaires, une pareille situation se produit dans un autre hôpital, a de quoi indigner et pousser à mettre au banc des accusés les décideurs publics sans aucune logique de chasse aux sorcières, mais dans un esprit d’imputabilité des responsabilités. Ce drame mérite que les causes profondes soient identifiées, qu’un diktat de syndicalistes dans le corporatisme le plus primaire ne fasse obstruction à toute enquête. La rengaine des menaces de grèves ou de paralysie du système de santé a assez prospéré. Le Sénégal doit bien à ses enfants ayant péri dans les flammes une vérité qui empêchera qu’une telle horreur ne se répète.

Notre pays est dans une «séquence folle», une chute précipitée au fond des abysses nous dépouillant de lucidité, de raison et de dignité. Le sacré se perd dans tout, mais l’échec majeur reste la perte du caractère sacré de la vie. Dieu a le dos assez rond pour lui imputer tous les morts. Pire ou mieux !, il n’est pas là pour apporter la réplique ! La formule est connue : pleurons les morts un temps, crions à l’indignation, une enquête est diligentée, cherchons des faux-fuyants, personne ne sera froissé, laissons le temps faire, l’amnésie caractéristique de notre peuple fera le reste. Les Etats-Unis d’Amérique ont les tueries de masse comme traumatisme permanent et on finit par «apprivoiser» cette roue de l’indignation ou d’un «endiguement» des affects et émotions face à tout drame national. Pour le «containment» des affects au Sénégal, les miracles de la vaseline sociale Made in Dakar ne sont plus à prouver.

Il serait regrettable que le Sénégal voie ses hôpitaux devenir la source continue des drames majeurs qui nous mettraient tous en émoi. Ce sont des lieux de vie qui, à l’image des écoles outre-Atlantique, s’ils venaient à être estampillés comme des mouroirs ayant pignon sur rue, ne feront que renforcer le désamour et le mépris en la chose publique. Cela ne ferait qu’accentuer la défiance à l’égard de la parole publique d’où qu’elle vienne. A moins de servir aux populistes encagoulés de notre vie publique, notre pays perdra au change. Le coup de gueule devenu viral de l’entraîneur des Golden State Warriors, Steve Kerr, en conférence de presse, se prononçant sur la fusillade récente dans une école du Texas, mérite d’inspirer des sorties de personnalités sous nos cieux pour crier leur ras-le-bol face aux drames qui se produisent dans nos hôpitaux.

Khalil Gibran disait dans Les ailes brisées qu’ «une simple pensée bâtit les pyramides, fonda la gloire de l’Islam. Une seule passion détruisit Troie et causa l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie». De simples erreurs et des errements coupables ne cessent de porter atteinte à des vies qui auraient pu être bien utiles à ce pays. Ces tragédies récentes dans la santé sont contrariantes quand on mesure les efforts colossaux consentis pour donner au pays une carte sanitaire et un plateau technique digne de ce nom. Des incendies aux causes les plus prévisibles nous renvoient à la figure l’échec que devient notre modèle social crachant sur la sacralité de la vie. Qu’est-ce qu’un pays s’il n’arrive pas à garantir une sécurité à la naissance avant même d’offrir une égalité de départ ?

Le concert d’indignations aura sûrement la force d’inspirer nos «héros conscients» des réseaux sociaux et adeptes de cagnottes à se mobiliser enfin pour des causes de salut public. Les familles de victimes méritent autant d’efforts pour des collectes de ressources que des officiers déchus ou des apprentis réactionnaires biberonnés à l’attente d’un grand soir révolutionnaire. Espérons aussi que nos pouvoirs publics érigeront en valeur cardinale le respect du caractère sacré d’une vie. On dit qu’ils sont rares ceux qui connaissent la valeur d’une vie, une seule peut permettre à plusieurs d’exister. Que penser de onze vies alors !