CHINE – Une vie en mode 3.0 : «Chatter pour exister»

En Chine, «il faut chatter pour exister». Une vie en mode 3.0. Mais l’empire du Milieu se connecte avec ses propres outils. Reportage. 
 (Chine, envoyé spécial)– Amadou Kendessa Diallo est un journaliste guinéen. Il vit en Chine depuis six mois. En posant ses valises, le premier obstacle qui s’est dressé sur son chemin est la langue. Une barrière pour les étrangers, mais également pour les locaux. «Pour communiquer, vous êtes obligé de parler l’anglais ou- rarement- le français, prescrit le ressortissant Ouest-Africain. J’arrive petit à petit à échanger avec certains Chinois, mais pour bien s’intégrer en Chine, il faut au moins plusieurs mois de cours de chinois.» Autre outils d’intégration : l’internet, particulièrement le réseau social WeChat- l’équivalent de Whatsapp-, qui est d’un «apport considérable» pour qui veut communiquer en Chine. 
 Whatsapp, Youtube Twitter, Google…, à la poubelle
 «Tout se passe à travers cette application : le programme de la semaine, les heures de travail, les décisions, les conseils, les heures de départ et d’arrivée, on utilise cette application», glisse Diallo, qui s’enflamme : «Tous les achats ordinaires passent par cette application. Vous n’avez pas besoin d’avoir de l’argent dans la poche. Vous pouvez relier votre compte WeChat et celui de votre banque. Cela vous permet d’acheter tout à tout moment et en tous lieux. WeChat fait partie, aujourd’hui, du quotidien du Chinois. Il a provoqué à mon avis une grande révolution dans les échanges.» En Chine, il est presqu ’impossible d’utiliser Google et toutes ses applications connectées sans un VPN Chine. Le gouvernement veille. Google, Facebook, Instagram, Twitter, YouTube et Whatsapp sont tous bloqués. 
Ce qui ne signifie pas que les Chinois ne sont pas aussi attachés à internet et aux médias sociaux que le reste du monde. Seulement ici, ils ont leurs propres versions Google (Baidu), Twitter (Weibo), Youtube (Youku) et donc Whatsapp (WeChat). Pape Diagne, commerçant sénégalais établi à Guangzhou (plus de 2140 km de Pékin), parvient à contourner la complexité de la langue. «Grâce à l’internet, et particulièrement à WeChat, je suis parvenu à échanger avec mes clients Chinois. Je parle même la langue», glisse-t-il. A son arrivée en Chine, pour la première fois, en mai 2016, c’était la croix et la bannière pour cet originaire de Touba âgé de 40 ans. Aujourd’hui, ces écueils sont derrière lui. «Au début, c’était très difficile, je ne comprenais rien de ce qui se passe. Maintenant, je comprends de mieux en mieux le système; ici, il faut chatter pour exister», sourit-il.
 WeChat: 1,8 milliard d’utilisateurs actifs
 A noter que WeChat (ou « Wei Xin », en langue chinoise), a été développé par Tencent en 2011 dans le but de se détacher des échanges par Sms, qui étaient aussi difficiles à recevoir qu’à envoyer. Cette messagerie instantanée sur mobile connut rapidement un franc succès auprès des ménages chinois, étant donné que les réseaux sociaux existaient uniquement sur Pc, en 2010. Mais, WeChat adopte donc un business model différent des réseaux sociaux occidentaux, puisqu’elle se focalise uniquement sur les services, et ne loue pas d’espaces publicitaires comme le font Facebook, Youtube ou Instagram. 
 Sa création inspirée par la combinaison de Kik et de Whatsapp, tous deux apparus en 2010, elle serait de loin l’application la plus populaire en Chine avec 1 milliard 82 millions d’utilisateurs actifs par mois. En plus de tisser les liens sociaux, WeChat dispose de fonctionnalités liées au monde professionnel, comme le partage d’une carte de visite intégré dans le chat, l’ajout d’un contact professionnel grâce aux QR codes, le suivi des dépenses, la réservation d’un taxi ou encore l’achat d’un billet de train et d’avion. Pas besoin de se balader avec du cash. «Comme vous le constatez, moi je ne sors presque jamais avec de l’argent en poche», témoigne Taylor, homme d’affaires anglais vivant en plein centre ville de Xiaogan, au Sud-Ouest du pays.
 Il ajoute : «Je fais toutes mes transactions à travers cette application. Tout se fait avec mon smartphone. WeChat est l’un de mes principaux moyens de communication, en Chine. Même en affaires, les gens préfèrent l’utiliser pour l’envoi des courriers.» Professeure à l’Université de la communication de Beijing, Zhang Yanqiu pense d’ailleurs que WeChat est devenue indispensable. Et pour cause, l’application lui permet d’être en contact en permanence avec ses étudiants, même en dehors du campus. Elle confie : «On continue les discussions sur des sujets donnés même en dehors des heures de cours. Je peux dire que c’est une autre salle de classe, même si c’est virtuel.» 
 «Être son propre média» 
 L’autre avantage, poursuit notre interlocutrice, c’est qu’à travers cette application, elle peut «garder le contact» avec ses anciens étudiants devenus professionnels et évoluant un peu partout à travers le monde. «Ce réseau social nous permet également entre collègues de discuter sur les cours, les programmes et de partager des informations qui pourraient être utiles pour notre université», ajoute professeure Zhang. Pour les étudiants, l’avantage de WeChat est autre. Trouvé dans la salle de lecture dudit établissement, Liu Zhou Kiu, qui suit une licence 3 au département de Français de l’Université de Wuhan, avoue que Wechat les aide dans leurs recherches au quotidien. 
 Elle explique : «Avec WeChat, on peut traduire très rapidement les textes d’une langue à une autre. Et cela nous facilite les choses. Elle nous permet de lire tous les documents et tous les livres qui nous seront utiles. Il suffit juste de scanner la page dont nous avons besoin et de la traduire en moins de 10 secondes.» En Chine, comme pour de nombreux autres outils, les journaux et les nouvelles télévisées sont en baisse. La raison, nous dit-on, la plupart des journaux télévisés et des journaux papiers sont contrôlés par le gouvernement chinois. Wechat encourage les utilisateurs à «être leur propre média». C’est pourquoi de nombreux influenceurs (Key Opinion Leaders-KOL) et utilisateurs ont décidé de publier leur propre contenu sur Wechat. 
 Point noir Cependant, en Chine, l’on nous informe que WeChat aide le gouvernement réputé autoritaire à être beaucoup plus regardant sur les activités de ses administrés mais aussi et surtout des ressortissants étrangers. C’est un des gros points noirs de l’application. «Avec cette application, l’Etat a un œil sur tout ce que les personnes vivant dans ce pays font, avance Liu Zheng, hôtelier de 60 ans, habitant de Wuhan. Je pense que c’est ce qui explique que les autorités chinoises encouragent les gens à utiliser cette application. C’est pour des raisons de sécurité. À travers l’application, les policiers et autres corps de sécurité parviennent à tracer tout, à contrôler ce qui se passe dans le pays.»
 En effet, pour utiliser tous les services proposés par WeChat, il est obligatoire d’accepter les CGU («Conditions Générales d’Utilisation») ce qui laisse à WeChat le droit d’utiliser tous les capteurs présents dans votre téléphone. Pour iOS, le système d’exploitation d’Apple, WeChat obtient tous ces droits dès lors que vous téléchargez l’application. Sur les versions les plus récentes d’Android, le système demande, parfois, lors du premier lancement, si vous souhaitez laisser l’application accéder à telle ou telle fonction de votre téléphone. Cependant, si l’utilisateur lui refuse l’accès à certains capteurs, certaines fonctions ne seront pas disponibles et l’application ne manquera pas de vous le signaler.